Cette supposition, que le silence qui régnait dans l'auberge semblait justifier, fit éclater l'ardeur belliqueuse des sans-culottes que l'approche du danger avait menacé d'éteindre.
—Fouillons la cuisine! dit un des assistants.
Pinard laissa deux autres hommes dans la salle et gagna la cuisine située du côté opposé. Elle était également déserte et les fenêtres qui donnaient sur le jardin étaient fermées en dedans, comme celles de la salle.
—Ils sont au premier, peut-être! murmura Pinard. Allons! explorons la maison tout entière, mais surtout que l'on garde bien la porte d'en bas!
Et, toujours suivi des siens, il gravit les marches de l'escalier. Trois hommes étaient demeurés dans l'étroit couloir sur lequel ouvrait la porte. Ces trois hommes pouvaient facilement communiquer avec les deux sentinelles placées au dehors, bien que la nuit les empêchât de les distinguer. C'était donc, en somme, cinq obstacles vivants qu'allaient avoir à affronter Marcof et Keinec pour pénétrer seulement dans le cabaret.
Ces dispositions venaient d'être établies, et Pinard et ses amis atteignaient le premier étage au moment où les deux royalistes suivaient chacun l'un des côtés de la cour, toujours protégés par le brouillard qui redoublait d'intensité et par les treillages arrondis des bosquets placés sur deux lignes parallèles.
Keinec se glissait avec une précaution infinie, étouffant le bruit de ses pas, le poignard serré dans la main droite et l'œil ardemment fixé en avant. Marcof imitant la même marche, avançait pas à pas, le corps ramassé sur lui-même, les jarrets à demi pliés comme une bête fauve guettant la proie sur laquelle elle va bondir. Le marin se dirigeait vers la maison qu'il voulait atteindre pour s'élancer sur le sans-culotte dont il distinguait la forme malgré l'opacité des ténèbres, éclairée qu'elle était par les lumières brillant dans le corridor.
Bientôt il aperçut l'ombre de la première sentinelle se projetant presque à portée de son bras; celle-ci, d'après le plan arrêté, appartenait à Keinec, Marcof ne s'en préoccupa donc pas. Se courbant vers la terre, il se coucha doucement et se mit à ramper pour passer sans éveiller l'attention du patriote.
En ce moment un vacarme véritablement infernal éclata au premier étage du cabaret. C'était Pinard et ses compagnons qui, furieux de l'inutilité de leurs recherches, brisaient les meubles de maître Nicoud pour passer leur colère impuissante. Des cris, des blasphèmes, des imprécations ignobles retentissaient par les fenêtres enfoncées. Ce bruit subit fit tourner la tête au sans-culotte au pied duquel passait Marcof. Le marin profitant de l'heureux hasard qui le protégeait, s'élança rapidement et atteignit la maison; là il se blottit et attendit.
La seconde sentinelle, accomplissant sa promenade régulière était à l'extrémité de l'auberge, mais devait passer, en revenant, devant le royaliste accroupi. Marcof avait la main gauche appuyée sur la terre pour être à même de donner plus de puissance à son élan, et sa main droite, armée de la dague corse à la lame triangulaire, rapprochée de la poitrine.