A l'extrémité sud-ouest de l'Europe, au plein sud de la péninsule espagnole, et à l'entrée de ce canal étroit creusé entre les deux vieux continents par quelque bouleversement gigantesque, par quelque cataclysme effroyable, et qui du lac méditerranéen a fait une mer tributaire du vaste Océan, se creuse dans les terres, en découpures capricieuses, une énorme baie, profonde et sûre, fréquentée dès l'enfance de la navigation par les nombreux navires de toutes les nations maritimes. Cette baie est celle d'Algésiras, dont les deux bras, s'élançant à droite et à gauche dans les eaux bleuâtres qui les baignent, semblent s'efforcer de tendre à l'Afrique une main amie, que celle-ci refuse de prendre en s'éloignant.
Par un phénomène bizarre, et qui prouve jusqu'à l'évidence que jadis les deux continents ont été violemment désunis, tout ce qui est saillie dans l'un est creux dans l'autre. De Ceuta au Spartel, du cap Trafalgar à la pointe d'Europe, on dirait une vaste langue de terre découpée par le milieu à l'aide d'un seul coup d'un emporte-pièce: ici un promontoire, en face une baie; à droite et à gauche, les deux versants opposés d'une montagne tranchée par son centre en deux parties égales. De sorte que si, par un effort titanesque, un rapprochement subit avait lieu, creux et saillies rentreraient les uns dans les autres pour ne former qu'un même tout, exactement comme la chose se pratique dans ces jeux de casse-tête chinois qui font la joie et le désespoir de l'enfance. Néanmoins, l'Afrique semble se renfermer dans son impassibilité orientale et se recule devant les démonstrations amicales que lui font les deux bras étendues de sa vieille sœur l'Europe. Ces deux bras, ces deux points extrêmes, sont Gibraltar et Tarifa.
Gibraltar, avec sa montagne aride descendant à pic dans la mer, comme s'enfonce en face d'elle la montagne des Singes, qui lui sert de pendant sur la terre africaine, Gibraltar, avec ses maisons anglaises, ses jardins impossibles, sa fumée de charbon de terre, ses sentinelles aux habits rouges, abritées des ardeurs du ciel sous de petits toits en paille; Gibraltar, avec ses canons qui percent le roc et montrent leurs gueules menaçantes comme des milliers de têtes d'épingles enfoncées dans une grosse pelotte de soie brune.
Tarifa avec ses maisons mauresques, ses habitudes arabes, ses femmes enveloppées dans leur «haich» savamment drapé, qui leur couvre la figure et ne laisse passer que l'éclair d'un grand œil noir frangé de cils d'ébène; Tarifa, enfin, avec ses balcons espagnols aux verts feuillages, et ses rues désertes à l'heure du soleil.
Au centre du golfe, assises sur la terre du Cid, on voit, à droite, San-Roque, à gauche, Algésiras, toutes deux véritables villes espagnoles, toutes deux filles non dégénérées de la poétique Andalousie. Puis pour horizon les montagnes qui entourent Grenade. Sur la tête un soleil sans nuage. Sous les pieds une mer calme et azurée. Gibraltar est un diamant maritime de l'Europe, et, suivant leur habitude, les Anglais l'ont fait monter pour le passer à leur doigt. Ils ont dédaigné les autres points du golfe dont la position topographique, pour être tout aussi pittoresque, est bien moins défendue par la nature. Mais ces considérations, dont le développement nous entraînerait trop loin, ne sont pas du ressort du roman. Contentons-nous de dire au lecteur que, sans plus ample peinture, nous le conduisons dans la baie que nous venons de nommer. Treize mois se sont écoulés depuis le moment où nous avons interrompu notre récit. C'est au mois de janvier 1794 que nous allons le reprendre.
Il est dix heures du matin; l'air est tiède et le soleil rayonnant. Une forte brise de l'est souffle dans le détroit et augmente la force du courant qui porte la Méditerranée vers l'Océan. Un navire vient de doubler le rocher de Gibraltar et se dirige vers le centre du golfe. Ce navire est le lougre le Jean-Louis.
A l'avant, le vieux Bervic est appuyé sur les bastingages et contemple avec indifférence le riche paysage qui se déroule sous ses regards blasés. Un groupe de cinq personnes est à l'arrière. C'est d'abord Marcof, puis Keinec, Jahoua et Piétro. Ils entourent un siège sur lequel est assise une femme aux traits amaigris, aux longs cheveux blonds, à l'expression mélancolique.
Cette femme peut avoir quarante ans. Toute sa personne est empreinte d'un cachet indéfinissable de distinction et de noblesse. Sa bouche souriante, son front pur, ses yeux aux doux rayonnements, aux regards bienveillants, indiquent l'ineffable bonté de l'ange qui a souffert et qui pardonne à ses bourreaux. Elle écoute avec une anxiété visible les paroles de Marcof, qui semble terminer un long récit.
—Après? demanda-t-elle en voyant le marin s'interrompre.
—Après?