—On m'a raconté qu'en Vendée il y avait déjà des soldats bleus qui brûlaient les fermes et massacraient les gars!

—Des soldats! s'écria Jahoua en se redressant. Eh bien! qu'ils osent venir en Bretagne! Nous avons des fusils et nous les recevrons.

—Oui, oui, répondit l'assemblée; nous nous défendrons contre les égorgeurs!

—Mes gars! s'écria le vieil Yvon en se levant, si ce que dit le tailleur est vrai, si on a assassiné notre seigneur, nous le vengerons, n'est-ce pas?

—Oui, nous tuerons les bleus!

Comme on le voit, l'allure de la conversation tournait rapidement à la politique. Le tailleur, agent royaliste, avait su amener fort adroitement, à propos de la mort du marquis, une effervescence que l'on pouvait sans peine exploiter au profit des idées naissantes de guerre civile qui s'agitaient à cette époque dans quelques esprits de la Bretagne et de la Vendée. Le marquis de la Rouairie, le premier qui ait osé lever un drapeau en faveur de la contre-révolution, avait eu l'habileté de se mettre en communication avec tout ce qui possédait une influence grande ou minime sur les terres de Vendée et de Bretagne. Pour nous servir d'un terme vulgaire, «il échauffait les esprits.» Au reste, n'oublions pas que nous sommes au milieu de l'année 1791, et que le moment était proche où toutes les provinces de l'Ouest allaient arborer l'étendard de la révolte. Les meneurs parisiens n'ignoraient pas ces dispositions de la population bretonne et de la population vendéenne. Quelques mois plus tard, le 5 octobre de la même année, MM. Gallois et Gensonné, commissaires envoyés le 19 juillet précédent dans le département de la Vendée, pour s'informer des causes de la fermentation qui s'y manifestait, avaient fait leur rapport à l'Assemblée constituante.

«L'exigence de la prestation du serment ecclésiastique, disaient-ils dans ce rapport, a été pour le département de la Vendée la première cause de ces troubles. La division des prêtres en assermentés et non assermentés a établi une véritable scission dans le peuple des paroisses. Les familles y sont divisées. On a vu et on voit chaque jour des femmes se séparer de leur mari, des enfants abandonner leur père. Les municipalités sont désorganisées. Une grande partie des citoyens ont renoncé au service de la garde nationale. Il est à craindre que les mesures vigoureuses, nécessaires dans les circonstances contre les perturbateurs de repos public, ne paraissent plutôt une persécution qu'un châtiment infligé par la loi.»

Le rapport entendu, l'Assemblée décréta qu'il serait envoyé des troupes en Vendée. Donc la Vendée s'agitait déjà, ou du moins la partie du pays où se passent les faits de ce récit, était encore à peu près calme, seulement on profitait des moindres circonstances pour animer les esprits.

La mort du marquis de Loc-Ronan arrivait comme un puissant auxiliaire au secours des agents royalistes.

La conversation des paysans bretons fut interrompue par la sonnerie lugubre des cloches. Tous se mirent en prières, et, oubliant les orages politiques pour la calamité présente, ils se disposèrent à gagner le château. Seulement, avant de partir, Yvon, après avoir échangé tout bas quelques mots avec les vieillards, fit signe qu'il voulait parler. On fit silence et on l'écouta.