Jocelyn sortit aussitôt pour exécuter les ordres de son maître.


Avant d'aller plus loin, je crois utile d'expliquer brièvement comme il se fait que nous retrouvions dans les cellules souterraines du couvent de Plogastel, le marquis de Loc-Ronan, aux funérailles duquel nous avons assisté.

On se souvient sans doute de la conversation qui avait eu lieu entre le marquis et les deux frères de sa première femme. On se rappelle les menaces de Diégo et de Raphaël, et la proposition qu'ils avaient osé faire au gentilhomme breton. Celui-ci se sentant pris dans les griffes de ces deux vautours, plus altérés de son or que de son sang, avait résolu de tenter un effort suprême pour s'arracher à ces mains qui l'étreignaient sans pitié.

Le marquis de Loc-Ronan avait rapporté jadis, d'un voyage qu'il avait fait en Italie, un narcotique tout-puissant, dû aux secrets travaux d'un chimiste habile, narcotique qui parvenait à simuler entièrement l'action destructive de la mort. Ne voyant pas d'autre moyen de reconquérir sa liberté individuelle, il avait résolu depuis longtemps d'avoir recours à ce breuvage, à l'effet duquel il ajoutait une foi entière.

Le marquis était honnête homme, et homme d'honneur par excellence. A l'époque de son mariage avec mademoiselle de Fougueray, il n'avait pas tardé à s'apercevoir de l'indigne conduite de celle à laquelle il avait eu la faiblesse de confier l'honneur de son nom. Aussi, lorsqu'il anéantit son acte de mariage, sa conscience ne lui reprocha-t-elle rien. Pour lui, c'était faire justice; peut être se trompait-il, mais à coup sûr, il était de bonne foi.

Marié une seconde fois et adorant sa femme, il avait vu son bonheur se briser, grâce à l'adresse infernale du comte de Fougueray et du chevalier de Tessy. A partir de ce moment, son existence était devenue celle des damnés. Mademoiselle de Château-Giron s'était réfugiée dans un cloître, et lui était demeuré en butte aux extorsions continuelles de ses beaux-frères. Donc le marquis avait résolu d'en finir, coûte que coûte, avec cette domination intolérable. Ne confiant son dessein qu'à son fidèle serviteur, et ne pouvant prévenir Marcof qui, on le sait, avait pris la mer à la suite de sa conférence avec son frère, le marquis avait mis sans retard ses projets à exécution. Nous en connaissons les résultats.

Dès que le corps avait été enfermé dans le suaire, Jocelyn, faisant valoir deux ordres écrits de son maître, avait exigé qu'après la cérémonie funèbre lui seul procédât à la fermeture du cercueil. Tout le monde s'était donc éloigné de la chapelle. Jocelyn alors avait enlevé le soi-disant cadavre et l'avait déposé dans une chambre secrète réservée derrière le maître-autel. Puis il avait enveloppé dans le linceuil un énorme lingot de cuivre préparé d'avance. Cela fait, et la bière refermée, on avait procédé à la descente du cercueil dans les caveaux du château.

La nuit venue, le marquis était sorti de son sommeil léthargique, et s'appuyant sur Jocelyn, avait quitté mystérieusement sa demeure à l'heure à laquelle Marcof arrivait à Penmarckh. Le gentilhomme et son serviteur se dirigèrent à pied vers le couvent de Plogastel, dans lequel le marquis savait que s'était nouvellement retirée sa femme. Seulement il ignorait l'expulsion récente des nonnes. Aussi, lorsqu'à l'aube du jour il pénétra dans le cloître, grande fut sa stupéfaction en trouvant l'abbaye déserte.

Le marquis parcourut ce vaste bâtiment solitaire. Désespéré, il prit la résolution de se cacher jusqu'à la nuit dans les souterrains. Alors il se mettrait en quête de la cause de cette solitude désolée. Jocelyn connaissait les habitations mystérieuses pour y avoir autrefois pénétré. Son père avait été jardinier du couvent de Plogastel, et l'enfant avait joué bien souvent dans ces cellules obscures que se réservaient les religieuses les plus austères. Ils descendirent donc tous les deux, et cherchèrent à s'orienter au milieu de ce dédale de voûtes et de corridors sombres. Bref, Jocelyn, guidé par ses souvenirs, parvint à introduire son maître dans ces réduits inconnus de tous.