Au moment où ils y pénétraient, ils furent frappés par la clarté d'une petite lampe dont les rayons filtraient sous la porte mal jointe d'une cellule. Convaincus que quelque gardien du couvent s'était retiré dans les souterrains, ils avancèrent sans hésiter, espérant obtenir des renseignements sur ce qu'étaient devenues les nonnes. Mais à peine eurent-ils franchi le seuil de la cellule, qu'un double cri de joie s'échappa de leur poitrine. Dans la religieuse demeurée fidèle à son cloître, le marquis et Jocelyn venaient de reconnaître mademoiselle Julie de Château-Giron, marquise de Loc-Ronan.

Cette rencontre avait eu lieu la veille du jour où nous avons nous-même introduit le lecteur près de la belle religieuse. Le marquis passa les heures de cette première journée à raconter à sa femme et les événements survenus et la résolution qu'il avait prise.

Julie avait conservé pour son mari le plus tendre attachement. Si elle avait pris le voile lors de la découverte du fatal secret, cela avait été dans l'espoir d'assurer la tranquillité à venir du marquis. La courageuse femme, faisant abnégation de sa jeunesse et de sa beauté, s'était dévouée, s'offrant en holocauste pour apaiser la colère de Dieu.

Elle avait même obtenu la permission de changer de cloître et de quitter celui de Rennes pour celui de Plogastel, dans le seul but de se rapprocher de l'endroit où vivait le marquis de Loc-Ronan, et dans l'espoir d'entendre quelquefois prononcer ce nom si connu dans la province.

La religieuse accueillit donc son mari, non comme un époux dont elle était séparée depuis longtemps, mais comme un frère et comme un ami pour lequel elle eût volontiers donné sa vie entière. Elle approuva aveuglément ce qu'avait fait le marquis. Puis elle lui raconta que, lors de l'expulsion de la communauté, elle se trouvait seule dans les cellules souterraines. La crainte l'avait empêchée de se montrer en présence des soldats, et, les gendarmes une fois partis, ne sachant que faire, elle avait résolu de conserver l'asile que la Providence lui avait ménagé; seule, une vieille fermière des environs était dans le secret de sa présence et lui apportait chaque jour ses provisions qu'elle déposait à l'entrée des souterrains. Dès lors il fut convenu que le marquis et Jocelyn habiteraient une cellule voisine et qu'ils ne sortiraient que la nuit, revêtus tous deux du costume des paysans bretons, costume que la religieuse se chargeait de se procurer avec l'aide de la fermière. C'est donc à la seconde visite seulement du marquis auprès de sa femme, que nous assistons en ce moment. Les deux époux, calmes et heureux, ignoraient qu'à quelques pas de leur retraite et dans le même corps de bâtiment, demeuraient ceux qui leur avait fait tant de mal et avaient brisé à jamais leurs deux existences.


Après quelques minutes, Jocelyn revint apportant un in-folio relié en velours noir, rehaussé de garnitures en argent massif, et fermé à l'aide d'une double serrure dont la clef ne quittait jamais le gentilhomme. Le marquis ouvrit le manuscrit, l'appuya sur la table, et s'adressant à sa femme:

—Julie, lui dit-il, lorsque vous aurez pris connaissance de ce que contient ce volume, vous connaîtrez dans leur entier tous les secrets de ma famille. Écoutez-moi donc attentivement. Toi aussi, mon fidèle serviteur, continua-t-il en se retournant vers Jocelyn. Toi aussi, n'oublie jamais ce que tu vas entendre; et, si Dieu me rappelle à lui avant que j'aie accompli ce que je dois faire, jurez-moi que vous réunirez tous deux vos efforts pour exécuter mes volontés suprêmes! Jurez-moi, Julie, que vous considérerez toujours, et quoi qu'il arrive, Marcof le Malouin comme votre frère! Jure-moi, Jocelyn, qu'en toutes circonstances tu lui obéiras comme à ton maître.

—Je le jure, monseigneur! s'écria Jocelyn.

—J'en fais serment sur ce Christ! dit la religieuse en étendant la main sur le crucifix cloué à la muraille.