—Je l'ignore, répondit le jeune homme; mais dès que je vous ai vu rouvrir les yeux hier, cela m'a fait plaisir; il me semblait que vous étiez pour moi un ancien camarade.
—Allons, murmura Marcof, il y a de bonnes natures partout.
Le soir même, il y eut festin dans l'hôtellerie, et Marcof en eut les honneurs. Chacun fêtait la nouvelle recrue dont les membres athlétiques indiquaient la force peu commune, et inspiraient la crainte à défaut de la sympathie. Le lendemain, au point du jour, Marcof, devenu bandit calabrais, s'enfonçait dans la montagne en compagnie de ses nouveaux camarades.
En acceptant les propositions de Cavaccioli, le marin avait songé qu'il pourrait promptement gagner Naples ou Reggio, et de là s'embarquer pour la France. Il était trop bon matelot pour se trouver embarrassé dans un port de mer, quel qu'il fût.
V
LES CALABRES
Quinze jours après, Marcof parcourait, la carabine au poing et la cartouchière au côté, les routes rocheuses des Abruzzes. Les bandits calabrais étaient alors en guerre ouverte avec les troupes régulières du roi de Naples. Douze heures se passaient rarement sans voir livrer quelque combat plus ou moins meurtrier. Cette existence aventureuse ne déplaisait pas au marin qui trouvait constamment à faire preuve d'adresse, de courage et d'intrépidité. Bientôt ses compagnons reconnurent en lui un homme supérieur. Il acquit ainsi une sorte de supériorité morale, et son nom, répété avec éloges, était connu dans la montagne pour celui d'un combattant intrépide.
Piétro lui avait bien décidément voué une amitié véritable. Il en faisait preuve en toutes circonstances. Au reste, cette amitié s'était encore accrue de ce que, dans deux combats successifs, Marcof avait arraché Piétro des mains des carabiniers royaux et des gardes suisses. Or, être prisonnier des troupes napolitaines, se résumait pour tout bandit dans une prompte et haute pendaison. Marcof, en réalité, avait donc deux fois sauvé la vie au jeune homme. Aussi l'amitié de Piétro s'était-elle peu à peu transformée en véritable adoration. Marcof était son dieu.
Bientôt les troupes royales, lassées par cette guerre dans laquelle elles trouvaient rarement un ennemi à combattre mais où elles étaient sans cesse harcelées, se replièrent sur Naples. Puis elles rentrèrent dans la ville et laissèrent, comme par le passé, les Abruzzes et les Calabres sous la souveraineté des brigands. Alors ceux-ci retournèrent à leurs anciennes habitudes. Les embuscades, le pillage, le vol, l'assassinat devinrent le but de leurs travaux. Mais lorsqu'au lieu de combattre vaillamment des hommes armés, il fallut attaquer, assassiner et voler des êtres sans défense, tuer lâchement des femmes qui demandaient inutilement merci, égorger d'une main ferme de faibles enfants qui tendaient leurs petits bras avec des cris et des larmes, Marcof sentit tout ce qu'il y avait de noble dans sa nature se révolter en lui.
A la première expédition de ce genre, il brisa sa carabine contre un rocher. A la seconde, il refusa nettement d'accompagner les bandits. Gavaccioli, étonné, lui commanda impérativement d'obéir. Marcof lui répondit qu'il n'était ni un lâche, ni un infâme, et que s'il allait avec les brigands s'embusquer sur le passage des chaises de poste et des mulets, ce serait, non pour attaquer les voyageurs, mais bien pour les défendre.