Marcof fit quelques pas dans l'intérieur des terres, et rencontra promptement ce qu'il cherchait. L'endroit dans lequel il pénétra était un délicieux réduit de verdure tout entouré de rosiers sauvages, et abrité par des orangers et des chênes séculaires. Au milieu, sur un tapis de gazon dont la couleur eût défié la pureté de l'émeraude, coulait une eau fraîche et limpide sautillant sur des cailloux polis, murmurant harmonieusement ces airs divins composés par la nature. Marcof, charmé et séduit, se laissa aller sur l'herbe tendre, étala devant lui ses provisions frugales, et se disposa à faire un véritable repas de sybarite, grâce à la beauté de la salle à manger.

Mais au moment où il portait les premières bouchées à ses lèvres une vive fusillade retentit à une courte distance. Marcof bondit comme mu par un ressort d'acier. Il écouta en se courbant sur le sol.

La fusillade continuait, et il lui semblait entendre des cris de détresse parvenir jusqu'à lui. Oubliant son dîner et sa fatigue, Marcof visita les amorces de ses pistolets, suspendit sa hache à son poignet droit, à l'aide d'une chaînette d'acier et se dirigea rapidement vers l'endroit d'où venait le bruit. La nuit était descendue jetant son manteau parsemé d'étoiles sur la voûte céleste. Marcof marchait au hasard. Deux fois il fut obligé de faire un long détour pour tourner un précipice qui ouvrait tout à coup sous ses pieds sa gueule large et béante.

La fusillade avait cessé; mais plus il avançait et plus les cris devenaient distincts. Puis à ces cris aigus et désespérés s'en joignaient d'autres d'un caractère tout différent. C'était des éclats de voix, des rires, des chansons. Marcof hâta sa course. Bientôt il aperçut la lumière de plusieurs torches de résine qui éclairaient un carrefour. Il avança avec précaution. Enfin il arriva, sans avoir éveillé un moment l'attention des gens qu'il voulait surprendre, jusqu'à un épais massif de jasmin d'où il pouvait voir aisément ce qui se passait dans le carrefour.

Il écarta doucement les branches et avança la tête. Un horrible spectacle s'offrit ses regards. Quinze à vingt hommes, qu'à leur costume et à leur physionomie il était facile de reconnaître pour de misérables brigands, étaient les uns accroupis par terre, les autres debout appuyés sur leurs carabines. Ceux qui étaient à terre jouaient aux dés, et se passaient successivement le cornet. Ceux qui étaient debout, attendant probablement leur tour de prendre part à la partie, les regardaient. Presque tous buvaient dans d'énormes outres qui passaient de mains en mains, et auxquelles chaque bandit donnait une longue et chaleureuse accolade. Près de la moitié de la bande était plongée dans l'ivresse. A quelques pas d'eux gisaient deux cadavres baignés dans leur sang, et transpercés tous deux par la lame d'un poignard. Ces cadavres étaient ceux de deux hommes jeunes et richement vêtus. L'un tenait encore dans sa main crispée un tronçon d'épée. Un peu plus loin, une jeune femme demi-nue était attachée au tronc d'un arbre. Enfin, au fond du carrefour, on distinguait une voiture encore attelée.

Marcof reconnut du premier coup d'oeil la chaise de poste qu'il avait vue passer sur la route. Il ne douta pas que les deux hommes tués ne fussent ceux qui voyageaient en compagnie de la jeune femme qu'il reconnut également dans la pauvre créature attachée au tronc du chêne. Elle poussait des cris lamentables dont les bandits ne semblaient nullement se préoccuper. Les postillons qui conduisaient la voiture riaient et jouaient aux dés avec les misérables. Comme presque tous les postillons et les aubergistes calabrais, ils étaient membres de la bande des voleurs. Marcof connaissait trop bien les usages de ces messieurs pour ne pas comprendre leur occupation présente. Les bandits avaient trouvé la jeune femme fort belle, et ils la jouaient froidement aux dés. Au point du jour elle devait être poignardée.

Marcof écarta davantage alors les branches, et pénétra hardiment dans le carrefour. Il n'avait pas fait trois pas, qu'à un cri poussé par l'un des bandits huit ou dix carabines se dirigèrent vers la poitrine du nouvel arrivant.

—Holà! dit Marcof en relevant les canons des carabines avec le manche de sa hache. Vous avez une singulière façon, vous autres, d'accueillir les gens qui vous sont recommandés.

—Qui es-tu? demanda brusquement l'un des hommes.

—Tu le sauras tout à l'heure. Ce n'est pas pour vous dire mon nom et vous apprendre mes qualités que je suis venu troubler vos loisirs.