—Sont-elles donc si importantes?
—Vous allez en juger, mon cher. Depuis votre départ de la capitale il s'y est passé d'étranges choses. Écoutez.
Et Boishardy, prenant une liasse de lettres et de papiers qu'il avait posés sur un tronc d'arbre renversé, placé à côté de lui, se mit à les parcourir rapidement tout en s'adressant à ses deux auditeurs.
—Nos dernières nouvelles, vous le savez, étaient à la date du 26 mai dernier. Voici celles qui leur font suite: «Le 5 juin l'Assemblée nationale a ôté au roi le plus beau de ses droits, celui de faire grâce. Le 6, le roi et la famille royale, qui allaient monter en voiture pour accomplir une promenade, se sont vus contraints à rentrer aux Tuileries sous les menaces du peuple ameuté. Le 10, une nouvelle publication du «Credo d'un bon Français» a eu lieu dans plusieurs journaux, et a excité encore la fureur populaire. Vous vous rappelez cette pièce ridiculement fatale qui, en février dernier, a accompagné et peut-être causé la tentative de ces braves coeurs que les révolutionnaires ont cru flétrir en leur donnant le nom de «chevaliers du Poignard?»
—Parbleu! dit Marcof, je sais encore par coeur ce credo dont vous parlez. Le voici tel que je l'ai appris: «Je crois en un roi, descendu de son trône pour nous, qui étant venu au sein de la capitale par l'opération d'un général, s'est fait homme, qui a permis que son pouvoir royal fût mis dans le tombeau; mais qui ressuscitera bientôt...»
—Précisément, interrompit Boishardy. Eh bien! cette seconde publication a fait plus de mal encore peut-être que la première. «Pour se venger du dévouement dont faisaient preuve un grand nombre de sujets fidèles, le peuple, perfidement conseillé, a abreuvé d'outrages notre malheureux prince, sous les fenêtres duquel les chansons insultantes retentissaient à toute heure. Enfin, le 20 juin, le roi prit un parti énergique que lui conseillaient depuis longtemps ses frères et les émigrés. A la nuit fermée, il a quitté secrètement les Tuileries, et, accompagné de la reine, du dauphin, de Madame Royale, de madame Élisabeth et de madame de Tourzel, gouvernante des enfants de France, il s'est élancé sur la route de Montmédy. Une heure plus tard MONSIEUR et MADAME partaient du Luxembourg pour gagner la frontière des Pays-Bas.
—Quoi! s'écria Marcof stupéfait, le roi abandonne sa propre cause? Il quitte Paris, il quitte la France peut-être?
—Telle était son intention effectivement, dit le comte de La Bourdonnaie; car M. de Bouillé, à la tête du régiment de Royal-Allemand, était parti de Metz pour aller au-devant du roi et protéger sa fuite.
—Eh bien! ne l'a-t-il donc pas fait?
—Il n'a pu le faire!