—Terre! cria tout à coup une voix aiguë partie du haut de la mâture.

—Voilà le péril qui approche, murmura vivement Marcof à voix basse. Silence tous deux et laissez-moi.

En ce moment, un éclair qui déchira les nues illumina l'horizon, et malgré la nuit déjà sombre on put distinguer les falaises s'élevant comme de gigantesques masses noires, par le tribord du Jean-Louis. La rafale poussait le navire à la côte avec une effroyable rapidité.

—Marcof! dit le vieux Bervic en s'approchant vivement de son chef, au nom de Dieu! fais carguer la toile ou nous sommes perdus.

—Silence... s'écria durement Marcof; à ton poste! Prends ta hache, et, sur ta vie, fends la tête au premier qui hésiterait à obéir.

Le matelot gagna l'avant du navire sans répondre un seul mot, mais en pensant à part lui que son chef était devenu fou.

II

LA BAIE DES TRÉPASSÉS.

De toutes les côtes de la vieille Bretagne, celle qui offre l'aspect le plus sauvage, le plus sinistre, le plus désolé, est sans contredit la Torche de la tête du cheval, en breton Penmarckh. Là, rien ne manque pour frapper d'horreur le regard du voyageur éperdu. Un chaos presque fantastique, des amoncellements étranges de rochers granitiques qu'on croirait foudroyés, encombrent le rivage. La tradition prétend qu'à cette place s'élevait jadis une cité vaste et florissante submergée en une seule nuit par une mer en fureur. Mais de cette cité, il ne reste pas même le nom! Des falaises à pic, des blocs écrasés les uns sur les autres par quelque cataclysme épouvantable, pas un arbre, pas d'autre verdure que celle des algues marines poussant aux crevasses des brisants, un promontoire étroit, vacillant sans cesse sous les coups de mer et formé lui-même de quartiers de rocs entassés pêle-mêle dans l'Océan par les convulsions de quelque Titan agonisant; voilà quel est l'aspect de Penmarckh, même par un temps calme et par une mer tranquille.

Mais lorsque le vent du sud vient chasser le flot sur les côtes, lorsque le ciel s'assombrit, lorsque la tempête éclate, il est impossible à l'imagination de rêver un spectacle plus grandiose, plus émouvant, plus terrible, que ne l'offre cette partie des côtes de la Cornouaille. On dirait alors que les vagues et que les rochers, que le démon des eaux et celui de la terre se livrent un de ces combats formidables dont l'issue doit être l'anéantissement des deux adversaires. L'Océan, furieux, bondit écumant hors de son lit, et vient saisir corps à corps ces falaises hérissées qui tremblent sur leur base. Sa grande voix mugit si haut qu'on l'entend à plus de cinq lieues dans l'intérieur des terres, et que les habitants de Quimper même frémissent à ce bruit redoutable. La langue humaine n'offre pas d'expressions capables de dépeindre ce bouleversement et ce chaos. Ce bruit infernal possède, pour qui l'entend de près, les propriétés étranges de la fascination. Il attire comme un gouffre. Cent rochers, aux pointes aiguës, semés de tous côtés dans la mer, obstruent le passage et s'élèvent comme une première et insuffisante barrière contre la fureur du flot qui les heurte et les ébranle.