Un nouveau silence suivit cette exclamation douloureuse. Le prince paraissait en proie à de sombres méditations.

—Allons, Monseigneur, reprenez courage et confiance, revenez à vous, lui dit le comte d'Avaray.

Et, désignant sur une table un volume in-folio, relié en cuir rouge, doré sur tranches, portant sur le plat les armes de France, il ajouta:

—Monseigneur le régent veut-il que je lui relise le cérémonial du sacre des rois?

—Oui, c'est cela, d'Avaray. Commencez là où nous en étions restés, quand le roi quitte son prie-Dieu pour aller recevoir la couronne des mains du cardinal archevêque… Si ce n'était ma maudite goutte, j'aurais pu m'exercer à cette belle cérémonie… Lisez, cher d'Avaray, je vous écoute…

CHAPITRE IX

À BRUXELLES

En ce mois de mars 1793, les Pays-Bas étaient en feu. Depuis l'automne, le général Dumouriez occupait Bruxelles, dont la victoire de Jemmapes lui avait ouvert la route et d'où les Autrichiens s'étaient enfuis à son approche. Maître de cette ville, il y avait pris ses quartiers d'hiver, et son armée confortablement installée en Belgique, il était parti pour Paris afin d'y faire accepter son plan de campagne en Hollande qu'il voulait exécuter au printemps. Après une absence de quelques semaines, il venait de rentrer à Bruxelles, et ses dernières dispositions arrêtées, il s'était porté à la rencontre des Autrichiens qui prenaient l'offensive en vue de reconquérir la capitale belge qu'ils considéraient comme la clé de voûte de leur puissance dans les Pays-Bas.

À la date du 15 mars, les belligérants étaient en présence aux environs de Liège. Une bataille paraissait donc imminente, et de toutes parts les populations en attendaient l'issue, affolées par les perspectives diverses qu'elles pouvaient craindre ou espérer. À Bruxelles, le trouble était à son comble, car c'est là que les événements qui se préparaient devaient avoir les contre-coups les plus retentissants et les plus funestes. À l'exception d'une faible garnison à qui restait confiée la garde de la ville, toutes les forces disponibles en étaient sorties ou continuaient à en sortir, se dirigeant sur Nerwinde, où Dumouriez les concentrait. Ce n'étaient que marches et contre-marches, ordres arrivant du quartier général, instructions arrivant de Paris, et un perpétuel va-et-vient de personnages de tous rangs et de toutes conditions, de visages plus ou moins suspects, et, à vrai dire, un désordre que favorisaient l'insuffisance et le désarroi de la police locale, placée sous les ordres d'un officier de Dumouriez.

C'est dans ces circonstances que, le matin du 17 mars, se présentait, à l'une des barrières de la ville, un marchand colporteur, jeune homme à mine débonnaire dont les simples allures, même en ce temps où les autorités se montraient aisément soupçonneuses, ne pouvaient éveiller leur défiance. Il conduisait l'ordinaire équipage des gens de sa profession, une voiture-fourgon, attelée d'un seul cheval, dans laquelle étaient ses marchandises. Arrivé à la barrière, il s'arrêta, et, s'adressant au factionnaire de garde, il demanda à entrer dans la ville.