—Sans autres explications, répéta M. de Guilleragues. Le colonel, quoique servant dans les armées de la République, n'oublie pas qu'il est gentilhomme et qu'il s'agit aujourd'hui du salut d'une reine, d'une femme… Quant à vous, une fois munis de vos passeports, vous vous mettrez en route. Le temps presse. Dumouriez est au moment d'en venir aux mains avec les Autrichiens. S'il est victorieux, il sera le maître de la France. Mais ce n'est pas au service, du roi légitime qu'il consacrera son pouvoir. Il est dévoué à la faction d'Orléans et c'est un prince d'Orléans qu'il veut mettre sur le trône. Il importe donc, pour déjouer ses intrigues, que la reine délivrée soit en état de rallier autour d'elle la noblesse de France afin de défendre la couronne de son fils.

—Nous partirons sans tarder, répondit Valleroy.

—Au revoir donc, Messieurs, continua le marquis. Soyez courageux et prudents et que Dieu vous protège!

Le même jour, vers 5 heures Bernard et Valleroy se présentaient au bureau de police, demandaient à parler au colonel Jussac et furent introduits aussitôt auprès de lui. Cet officier était gentilhomme. Mais, comme beaucoup de ses pareils que la Révolution avait trouvés dans les rangs de l'armée, il y était resté, résolu à ne pas émigrer et à servir la France, sous le régime nouveau aussi bien que sous l'ancien. Oublieux de ses origines, abdiquant titre et particule, il n'était plus aujourd'hui que le colonel Jussac, un vieux soldat, patriote avant tout, que la confiance du général Dumouriez avait commis à la garde de Bruxelles. Il touchait à la soixantaine. Mais, sous ses cheveux gris, son visage conservait la jeunesse, comme, dans sa poitrine, son coeur conservait, pour tout ce qui touchait au drapeau, l'enthousiasme des jeunes années.

Quand Bernard et Valleroy entrèrent dans le cabinet où il se tenait, ils le trouvèrent devant un bureau élevé où il écrivait debout.

—Que désirez-vous de moi? demanda-t-il en se tournant vers eux.

—Des passeports qui nous permettent de nous rendre à Paris, où nous appellent des affaires pressantes, répondit Valleroy.

—Vous vous nommez Valleroy et ce jeune enfant est votre neveu?

—Vous nous connaissez, colonel? s'écria Bernard.

—Wilhem Mauser m'a parlé de vous.