Ensuite, il interrogea Nina. Il voulait savoir ce qu'elle et tante Isabelle étaient devenues depuis le jour déjà lointain de la séparation et connaître surtout les circonstances dans lesquelles celle-ci avait été blessée. Mais tous les souvenirs de l'enfant n'avaient pas une égale précision. Elle se souvenait d'être partie de Coblentz, une nuit, avec tante Isabelle et Wenceslas Reybach, d'un long séjour à Liège, d'où le peintre, après les y avoir installées, était retourné dans son pays. À Liège, il y avait un théâtre et des comédiens français. Avec eux et pendant plusieurs semaines, tante Isabelle avait donné des représentations. Puis des événements inattendus étaient venus interrompre ces jours de trêve.
La mémoire et le coeur de Nina gardaient une empreinte confuse de ces événements sans en conserver les détails, car ils s'étaient précipités en quelques heures et elle ne les avait entrevus que comme dans un furieux grondement d'orage. C'était une armée autrichienne entrant dans Liège, une fuite haletante de femmes et d'enfants, un bruit ininterrompu de fusillade, dominé par celui du canon, des cris, des lamentations, des cavaliers à mine farouche, des blessés, des morts, une épaisse fumée criblée d'étincelles, enveloppant les hommes et les choses, toutes les horreurs d'une tempête dans la nuit, et tante Isabelle tombant tout à coup au bord d'une route en poussant un douloureux gémissement. Nina ne savait rien de plus.
Bernard et Valleroy durent se contenter de ce qu'elle racontait. Bernard s'y résigna. La jeunesse lui rendait facile la résignation, et le bonheur d'avoir retrouvé sa petite amie suffisait à cette heure à le consoler. Mais il n'en fut pas de même pour Valleroy. Il n'osait espérer que tante Isabelle eût survécu à sa blessure et ne pouvait se résoudre à croire qu'il ne la verrait plus. Cette horrible incertitude pesa sur son coeur durant toute la nuit, et longtemps encore il devait en souffrir. C'était comme un trou creusé soudain dans sa vie et qui jamais ne devait être fermé.
Le lendemain, dès le matin, on se remit en route, après que Valleroy eut couru par la ville, afin d'acheter pour Nina des vêtements plus chauds que ceux qu'elle portait et plus en harmonie avec sa condition nouvelle. De même que Bernard passait pour son neveu, elle devait passer pour sa nièce, et ce fut toute joyeuse qu'elle dit en l'embrassant:
—Tu seras mon oncle et Bernard sera mon frère.
Désormais, le voyage allait se poursuivre sans incidents. On marchait tout le jour, en faisant deux haltes, le temps de déjeuner et de laisser le cheval manger une mesure d'avoine ou une botte de foin. Pendant la marche, Nina, bien enveloppée, restait dans le cabriolet de la voiture, où Bernard, Valleroy et les grenadiers prenaient tour à tour place à côté d'elle. Au fur et à mesure qu'on s'éloignait des contrées du Nord, le ciel devenait plus bleu et l'air plus tiède, et la douceur de la température ouvrait à la gaieté l'âme des soldats comme celle des enfants. Quand c'était au tour de Bernard de monter auprès de Nina, il se faisait plus jeune que son âge, comme pour se mieux mettre à sa portée. Il avait toujours pour elle des pousses d'herbes ou des fleurettes à peine écloses, cueillies au bord du chemin, et aussi de belles histoires qui la faisaient se pâmer d'aise. Lorsqu'il la quittait pour céder sa place à l'un de ses compagnons, il redevenait sérieux, et quand, d'aventure, il marchait à côté du sergent Rigobert, il prenait des airs d'homme grave, interrogeant le vieux soldat, le provoquant à raconter ses souvenirs, les batailles auxquelles il avait assisté, ses veillées au bivouac, les légendes de son régiment, les faits et gestes des héros illustres qu'il avait connus.
Le soir, on s'arrêtait dans une auberge de grande ville, ou dans une grange de village, ou dans quelque ferme. Partout le convoi et son escorte recevaient bon accueil. La défiance des habitants, ordinairement excitée, en ces temps de trouble, par des visages nouveaux, tombait vite au spectacle de ces grenadiers dont le chef parlait haut et dur, comme un soldat qui ne craint ni le diable ni les hommes. On regardait avec respect le fourgon qu'ils escortaient, et quand le sergent racontait que la voiture transportait à Paris des papiers saisis sur les ennemis de la République et des preuves formelles de leur trahison destinées à en assurer le châtiment, ces propos, qui donnaient à Bernard et à Valleroy l'envie d'éventrer les caisses et d'en brûler le contenu, faisaient passer un frisson chez les auditeurs.
Valleroy et les deux enfants bénéficiaient de ce respect et de cette terreur. Grâce à leur escorte, ils passaient partout librement, sans que les sans-culottes des pays où on s'arrêtait manifestassent l'envie de les interroger, et quand Rigobert avait fait viser aux bureaux des municipalités le sauf-conduit délivré au convoi par les autorités militaires de Bruxelles, c'était à qui se prodiguerait pour lui et ses compagnons.
En plusieurs circonstances, ils purent mesurer l'étendue du service que leur avait rendu le colonel Jussac, en les plaçant sous la protection des armes françaises. Plus on approchait de Paris, plus les municipalités se montraient soupçonneuses, plus elles exerçaient une surveillance inquisitoriale sur les voyageurs. À la plupart des relais, on rencontrait nombre de ceux-ci que cette surveillance empêchait de continuer leur route, qu'on retenait durant plusieurs jours, sous prétexte de s'assurer de la sincérité de leurs déclarations, de la régularité de leurs papiers. Puis, c'étaient des prisonniers conduits par des gardes nationaux ou des gendarmes, pauvres diables, nobles et roturiers, hommes et femmes, jeunes ou vieux, arrêtés dans leur ville natale ou dans leur château, sur une dénonciation sans preuve, ou même sur un simple soupçon, et envoyés au chef-lieu de leur district ou à Paris, pour y répondre à quelque accusation de modérantisme ou de communication avec les émigrés.
Ces spectacles entrevus au passage, ces angoisses devinées dans l'effroi des yeux assombris ou mouillés de pleurs, ces traitements barbares infligés à des innocents sur qui déjà pesait la mort, serraient le coeur de Bernard, indignaient Valleroy, arrachaient un murmure à Rigobert. Mais il fallait passer, passer vite sans s'attendrir, car toute marque de pitié eût été recueillie par les affidés des jacobins et imputée à crime à ceux qui l'auraient manifestée.