En même temps, on recueillait d'affreux récits sur l'état de la capitale. Par les voyageurs qui en revenaient et qui osaient parler, on apprenait qu'à Paris les prisons étaient pleines, et que depuis la mort du roi on s'attendait chaque matin à voir fonctionner la guillotine. La vie sociale y était transformée, le commerce n'allait plus, on crevait de faim; la moitié de la population avait peur de l'autre moitié. La Convention tremblait devant la Commune, la Commune devant les clubs, les clubs devant l'horrible plèbe des sans-culottes et des tricoteuses.
À ces récits, Bernard se demandait ce qu'au milieu de tant de périls étaient devenus ses parents, et son impatience de les revoir devenait plus aiguë et plus douloureuse. Maintenant, le voyage, peu à peu, perdait tout charme pour lui; la route lui paraissait démesurément longue, et ce Paris où tout était sujet d'effroi l'attirait avec une puissance fascinatrice.
Il y avait déjà sept jours qu'on était en route, quand le soir, comme on s'arrêtait pour la nuit, le sergent Rigobert dit à Bernard:
—Demain, nous serons à notre avant-dernière étape, mon petit. Nous coucherons à Compiègne, et le surlendemain nous serons au bout de notre course.
—Alors c'est demain que la soeur du colonel Jussac aura des nouvelles de son frère, répondit Valleroy.
Ce soir-là, Bernard fut long à s'endormir. La fièvre de l'attente le tint longtemps éveillé, et quand le sommeil vint enfin fermer ses yeux, ce fut pour le transporter au pays du rêve, pays aux horizons capricieux, tour à tour riants et sombres, selon que le coeur de l'homme est joyeux ou triste à l'heure où les portes s'en sont ouvertes devant lui. Le voyage de Bernard à travers ce pays fut cette nuit-là douloureux et accidenté.
Le lendemain, vers 4 heures, au moment où le soleil pâle des premières journées du printemps commençaient à décliner, une petite barque, élégante de forme et peinte en vert, que conduisaient deux rameurs en livrée, s'arrêta au pied d'une terrasse dont les eaux de l'Oise baignaient les dernières marches. Un des rameurs se leva, et laissant à son camarade le soin de maintenir l'embarcation fixée au rivage, il tendit la main à une femme assise à l'extrémité, sous une tente en toile grise et l'aida à débarquer. Elle mit pied à terre aussi lestement que le lui permettait son embonpoint de quadragénaire, accusé par le fichu croisé sur le corsage de sa robe en soie grise.
Un jeune domestique à mine de page, imberbe et futée, vêtu d'une livrée pareille à celle des rameurs, l'attendait sur le bord et lui offrit une haute canne. Appuyée d'une main sur cette canne, de l'autre sur l'épaule du domestique, elle demeura debout et immobile, regardant les rameurs qui attachaient l'embarcation à un anneau rivé dans la pierre du quai.
—La promenade était délicieuse, leur dit-elle quand ils eurent fini.
Nous la recommencerons demain, si le temps le permet. Merci, mes amis.
Ils la saluèrent, tandis que, soutenue par son page, elle montait d'un pas solennel et lourd les marches de l'escalier en haut duquel commençait un parc suspendu en cet endroit au-dessus de l'Oise. Là, de nouveau, elle s'arrêta pour respirer. Sa figure, aux lignes restées pures, malgré l'envahissement des chairs, s'éclairait, sous les larges ailes de son chapeau, d'un regard énergique, dont les bandeaux des cheveux grisonnants, tombant le long des joues, adoucissaient l'expression dominatrice. Très vivant et très mobile, ce regard trahissait à la fois une grande intrépidité d'âme et une infinie bonté.