De l'endroit où elle avait fait halte, on découvrait un panorama riant et agreste. À quelque distance de la rive, à droite et à gauche, des coteaux accidentés découpaient sur l'horizon leurs sinuosités capricieuses, où s'étageaient des villages, des clochers d'église, des toitures de chaumières, des pignons de châteaux. À la base de ces collines, dans l'espace qui s'étendait entre elles et l'eau, des prairies déroulaient leur tapis d'herbe verte, tout étoilé de petites fleurs aux couleurs délicates et encadré de peupliers formant des avenues circulaires qui donnaient aux champs l'air d'un immense damier dans lequel, à deux kilomètres de là, Compiègne mettait l'agglomération confuse de ses maisons. Tout ce paysage à cette heure s'enveloppait de clartés mourantes, et l'air commençait à fraîchir. Alors et sans se départir de sa solennité, dont il eût été difficile de dire si elle était naturelle ou voulue, la femme se remit en marche, entre sa canne et son page, à travers les allées ombreuses et sablées du parc, dans la direction d'un château qui dessinait à travers les arbres sa façade, où la grâce luxuriante de l'art italien le disputait à la majesté mélancolique de l'architecture Louis XIII.

Sur le perron, trois laquais guettaient la venue de la châtelaine. En la voyant apparaître, ils se rangèrent devant la porte, où vint se camper un suisse qui la salua, à son entrée dans l'habitation, d'un coup de sa hallebarde sur les dalles.

Qu'en pleine Terreur et à quelques lieues de Paris, une châtelaine eût conservé ses habitudes d'avant la Révolution et l'apparat de son ancienne existence, cela paraissait à peine croyable. C'était cependant le cas de Mlle Sophie de Jussac, chanoinesse du Chapitre des dames nobles de Largentière. Alors qu'autour d'elle la haute société française, appauvrie, menacée, dépossédée de ses antiques privilèges, émigrait, cette grande dame, qu'on appelait Mlle la chanoinesse, était venue s'installer dans la demeure où elle était née et qui appartenait à son frère le colonel. Protégée par les services de ce frère, soldat dans les armées de la République, protégée aussi par le souvenir reconnaissant qu'avaient gardé les habitants de Compiègne des bienfaits de sa famille, elle vivait sous la Révolution comme elle avait vécu sous la monarchie. Non seulement elle continuait à faire montre de son opulence, mais encore elle en accentuait l'éclat, au risque d'attirer sur sa tête les soupçons, l'envie, la délation.

Il est vrai qu'en toutes circonstances elle affectait de donner au régime nouveau des témoignages de sa déférence, et, par tous ses actes, de prouver qu'elle n'en avait pas peur. Dans la cour du château, elle avait fait planter un arbre de la liberté. À l'occasion des solennités républicaines, elle ouvrait son parc aux habitants de Compiègne et des environs. Ils y trouvaient sur les pelouses des pièces de vin où ils étaient libres de boire à leur soif, et le soir ils pouvaient applaudir aux splendeurs d'un feu d'artifice tiré sur la terrasse.

—Je paye ma dette aux idées nouvelles, avait-elle coutume de dire, et j'achète ainsi le droit de conserver mes habitudes anciennes.

Chaque jour, on la rencontrait sur les routes en brillant équipage, allant visiter les pauvres gens des communes environnantes. Dans son château, elle comptait autant de domestiques qu'autrefois. Deux jardiniers entretenaient son parc. Elle continuait à affermer ses terres, et, tout en venant en aide à ses fermiers, elle exigeait qu'ils payassent avec exactitude le prix de leur fermage. Dans tous les actes de sa vie, elle apportait un si viril esprit de résolution, elle parlait d'un ton si ferme, qu'elle déconcertait, par son audace et ses attitudes d'homme habillé en femme, les pires énergumènes, déjà disposés, d'ailleurs, à respecter en elle la soeur d'un officier dont la République appréciait les services.

Si quelques amis scrupuleux ou pusillanimes, qu'effrayait cette audace, lui en signalaient les périls, elle levait les épaules et répondait:

—Je n'ai rien à redouter, puisque j'observe les lois.

Et elle les observait avec ostentation, exigeant même que ses gens l'appelassent citoyenne. Mais elle les enfreignait secrètement en donnant asile à des proscrits qui s'arrêtaient chez elle comme à la première étape de leur fuite, en cachant dans son château des prêtres non assermentés, en faisant chaque jour célébrer la messe par l'un d'eux, dans une chambre transformée en chapelle. Républicaine en apparence, royaliste en réalité, elle accomplissait ces choses simplement, en y apportant une prudence égale à sa témérité. Après la mort de Louis XVI, elle avait passé toute une semaine en prières et en larmes, sans que personne eût pu s'en apercevoir.

En rentrant dans son appartement, après sa promenade sur l'Oise, elle changea de toilette, aidée de ses femmes de chambre. Puis, les ayant renvoyées, elle prit un livre pour attendre ainsi le moment de souper. Mais une demi-heure s'était à peine écoulée, quand un de ses domestiques se présenta devant elle. Elle leva les yeux, et le regardant par-dessus ses bésicles, elle dit: