Valleroy profita de ce répit pour raconter à ses amis les événements qui s'étaient accomplis depuis qu'il avait dû s'enfuir de Saint-Baslemont. Kelner, à son tour, lui révéla comment M. de Malincourt, en arrivant à Paris, l'avait averti qu'il était détenu à la prison des Carmes avec la comtesse, en lui ordonnant de le faire savoir à ses fils. Kelner avait écrit aussitôt à Coblentz. Mais sa lettre, envoyée par des voies détournées, était à peine partie que les hostilités s'engageaient sur les bords du Rhin entre Prussiens et Français, et il avait pu se convaincre qu'elle ne parviendrait pas à sa destination. Il s'était alors occupé d'adoucir le sort des prisonniers. Malheureusement, ses efforts avaient été vains. Maintes fois il avait tremblé pour eux, notamment durant les terribles journées de septembre. Puis, ce danger redoutable écarté, il se leurrait de l'espoir de conjurer les autres, lorsque tout à coup il avait appris que le comte et la comtesse étaient renvoyés devant le tribunal révolutionnaire à peine constitué. Témoin de leur procès, de leur condamnation et presque de leur mort, il n'avait rien pu pour les sauver.
—Et cependant, ajouta Kelner en finissant, quels efforts n'ai-je pas tentés pour assurer leur délivrance! Tel que tu me vois, citoyen Valleroy, je me suis fait jacobin, jacobin farouche, un habitué des clubs, un orateur populaire… J'ai hurlé avec les loups, et, puisque ce fut en pure perte, je ne m'en consolerai jamais.
—Ne regrette rien, Kelner, car il est heureux que tu sois en faveur auprès des puissants du jour. Nous allons avoir besoin d'eux.
—Pour quelle entreprise?
—Pour préserver les héritiers de nos maîtres d'une spoliation, pour empêcher qu'on les dépouille de leurs biens.
—Et comment, puisque la confiscation a été prononcée?
—En rachetant ces biens nous-mêmes et en nous en constituant les dépositaires jusqu'au jour où nous pourrons les leur restituer.
—J'y ai bien songé. Mais, pour acheter, il faut des fonds.
—J'en aurai, des fonds, moi, répondit Valleroy avec assurance. Cent mille livres en or suffiront-elles?
—Tu as cent mille livres en or?