—Je les ai et peut-être davantage.

—C'est plus qu'il n'en faut pour acheter la moitié de Paris. Avec mille francs d'or, bien employés, on peut avoir des assignats pour une somme cent fois supérieure. Nous serons donc en état de payer l'hôtel de Malincourt et le château de Saint-Baslemont.

—C'est déjà beaucoup; mais on pourrait mieux encore. Il faut voir tes amis, Kelner, et recourir à leur protection pour nous faire adjuger les biens à vil prix, quand ils seront mis en vente. Puisque tu comptes parmi les bons patriotes, ils te doivent leur appui. Tu me présenteras comme ton associé pour le commerce des biens d'émigrés. Je me ferai jacobin comme toi, et à nous deux nous défendrons l'héritage de la maison des Malincourt. Est-ce entendu?

—C'est entendu, Valleroy, répondit Kelner en lui tendant la main.

Il n'y eut pas entre eux d'autre pacte que ce pacte verbal. Mais il suffisait de leur loyale étreinte pour le sceller à jamais et le rendre plus solide que s'il eût été écrit et revêtu de leur signature. Ils causèrent encore pendant quelques instants en présence de Rose. Elle était de bon conseil et approuva leurs plans. Il fut convenu que, dès le lendemain, Kelner commencerait des démarches pour hâter la mise en vente des biens de Malincourt et se les faire adjuger. Leur entretien ne fut interrompu que lorsque le P. David vint les chercher pour les ramener auprès de Bernard. Ils trouvèrent l'enfant toujours accablé par sa douleur, mais apaisé par les réconfortantes paroles du P. David, comme par les larmes qu'il avait versées.

—Longtemps encore il sera triste, dit le vieux moine à Valleroy; longtemps encore il sera poursuivi par l'horrible vision de ses parents traînés au supplice. Pour consoler cette douleur filiale, il faudrait des secours qui ne sont pas en mon pouvoir, les tendresses du vicomte Armand, par exemple. Mais, à force de sollicitude, nous empêcherons le retour des crises violentes et ce sera le commencement de la guérison.

Tandis qu'il parlait, Bernard lui avait pris la main.

—Je vous reverrai souvent, mon Père? dit l'enfant.

—Aussi souvent que vous voudrez, mon cher petit. Dès que vous serez sur pied, vous connaîtrez la retraite où je vis caché. Je serai toujours heureux de vous y recevoir.

Jusqu'à la nuit, le P. David resta près de lui, veillant sur son sommeil qu'interrompaient parfois des gémissements, lui prodiguant ses soins avec une sollicitude paternelle. Kelner et Rose, pendant ce temps, étaient aux aguets, car, ainsi qu'ils l'avaient dit, ils redoutaient la visite des sectionnaires chargés de prendre possession, au nom de l'État, des biens des condamnés, et il importait que ces personnages n'entrassent pas dans l'hôtel avant que le P. David en fût sorti. Mais ils ne se présentèrent pas ce jour-là. Quant à Valleroy, quoique accablé par la fatigue, il était parti sous le prétexte de retrouver le sergent Rigobert et de rentrer en possession de son cheval et de sa voiture. Lorsque le soir il revint, il raconta à ses amis qu'il avait pris congé du brave soldat auquel était donné l'ordre de rejoindre sur-le-champ l'armée de Dumouriez. Il ajouta qu'ayant trouvé un acquéreur pour son équipage, il le lui avait vendu à un bon prix.