Sur cette réponse de Bernard, et après que ces obscurs mais intrépides conspirateurs se furent entendus pour décider comment ils se retrouveraient quand ils auraient besoin de se voir, ils se séparèrent. Bernard et Valleroy revinrent à l'hôtel de Malincourt. Là, Kelner leur apprit qu'en leur absence les officiers municipaux de la section de Grenelle-Fontaine étaient venus lui signifier le décret de confiscation des biens du comte et de la comtesse, et en prendre possession au nom de l'État. Ainsi qu'il l'espérait, et grâce à sa réputation d'ardent patriote, ils lui en avaient confié la garde jusqu'à la mise en vente, fixée à quelques jours de là.

—Si nous voulons, dit-il à Valleroy, que l'hôtel nous soit adjugé préférablement aux concurrents qui pourront se présenter, il importe d'agir sans retard. Tu m'as avoué que tu disposais de cent mille livres en or, ami Valleroy. C'est le moment d'échanger une partie de cette somme contre des assignats.

—Pourquoi faire, des assignats? interrogea Bernard.

—Pour payer l'hôtel quand nous l'aurons acheté.

—Ne peut-on le payer avec de l'or?

—Ce serait le moyen de nous faire arrêter comme accapareurs. Posséder de l'or aujourd'hui est un crime qui conduit à l'échafaud. Mais je connais un individu qui exerce secrètement l'industrie du change. Grâce à lui, j'aurai en papier-monnaie toute la somme qui nous est nécessaire.

Quelques instants après, Kelner quittait l'hôtel, emportant vingt mille livres en pièces d'or éparpillées dans toutes ses poches. Quant, au bout de plusieurs heures, il rentra, il rapportait cinq cent mille francs en assignats. C'était plus qu'il n'en fallait pour payer la demeure des Malincourt quand elle serait mise en vente, et pour acheter les services des employés de la municipalité chargés de prononcer l'adjudication.

Ces précautions prises, il n'y avait plus qu'à attendre les événements. Impuissants à les hâter, Bernard et Valleroy se résignaient à les attendre. Les jours qui suivirent n'amenèrent aucun incident. Cependant, Kelner ayant trouvé une occasion sûre de faire sortir une lettre de Paris, Bernard en profita pour écrire à Nina. Au milieu de ses agitations, il n'oubliait pas sa petite amie. Il tenait à lui apprendre l'irréparable malheur qui l'avait frappé. Il espérait qu'elle prendrait part à sa douleur et obtenir une réponse, sinon d'elle, puisqu'elle ne savait pas encore écrire, du moins de la chanoinesse de Jussac.

Sa lettre partie, il resta dans l'attente de cette réponse et des instructions promises par M. de Morfontaine et par Grignan. Elle se prolongea pendant une semaine, cette attente. Les journées étaient longues au logis, aussi longues qu'eussent été dangereuses les courses à travers Paris pour un enfant dont la distinction et les allures, sous ses simples habits de deuil, pouvaient trahir les origines aristocratiques et la haute naissance.

Par bonheur, pour charmer son isolement, il avait sous la main des moyens efficaces, les promenades dans le jardin de l'hôtel, les séances dans la bibliothèque, et enfin les visites au P. David. Il passait de longues heures auprès du vieux moine dont la parole le consolait, le charmait, réconfortait son âme ébranlée par les épreuves. Ensemble, ils allaient à travers le cloître désert, sous les nefs silencieuses de la chapelle abandonnée, dans la crypte mystérieuse où, sur l'unique autel resté debout au milieu des pierres tombales, le P. David, chaque matin, à la lueur crépusculaire du jour naissant, disait la messe. Pendant que Paris s'abîmait dans la Terreur, un prêtre et un orphelin, l'un proscrit, l'autre jeté dans une conspiration à l'âge où l'âme s'éveille aux joies de la vie, devisaient librement et, cachés au coeur même de la ville ensanglantée, priaient pour les victimes et aussi pour les bourreaux.