Bernard goûta une autre joie. Il reçut par une voie sûre une lettre écrite par la chanoinesse de Jussac, au nom de Nina, peut-être même dictée par celle-ci. Des consolations enfantines, des pensées naïves et pures, la promesse de prier pour les pauvres morts, des détails sur son existence quotidienne, un cri de reconnaissance pour sa bienfaitrice, un pieux souvenir à la mémoire de tante Isabelle et enfin une protestation de tendresse pour Bernard, tout cela signé Nina d'Aubeterre, telle était cette lettre. Bernard la lut, en ayant sous les yeux le portrait de la fillette, peint sur émail par Wenceslas Reybach. Le portrait ne le quittait jamais et la lettre alla rejoindre le portrait dans la poche où il le tenait enfermé comme un talisman qui devait lui porter bonheur.
Huit jours après la visite faite à M. de Morfontaine dans la boutique de Grignan, c'est-à-dire le 7 avril, cette paisible et réparatrice existence fut interrompue. Le marchand de meubles se présenta à l'hôtel de Malincourt. Il portait son uniforme de garde national. Cet uniforme, en ce temps-là, conférait une autorité et assurait une protection à qui en était vêtu, de telle sorte que, loin d'arriver à l'hôtel en se cachant, Grignan put y entrer la tête haute sans s'exposer aux soupçons des voisins.
—M. de Guilleragues est arrivé hier soir à la Folie d'Épernon, dit-il à Valleroy. M. de Morfontaine l'y attendait. Ils ont conféré ensemble. Ils conféreront de nouveau aujourd'hui et ils désirent que ton jeune compagnon et toi assistiez à l'entretien.
—Mais comment nous y prendrons-nous pour nous rendre à Gennevilliers? demanda Valleroy.
—Vous y viendrez tous deux avec moi, répondit Grignan. Il y a des meubles à vendre dans la maison de campagne d'un aristocrate qui vient d'être condamné. Je vais voir s'ils peuvent me convenir, et je vous emmène dans ma voiture pour faire faire une promenade à l'enfant.
Dans l'après-midi du même jour, un cabriolet sortait de Paris par la barrière Saint-Denis. Dans ce cabriolet, que conduisait Grignan; se trouvaient Bernard et Valleroy. Il était très fier, l'honnête Grignan, très fier et très important dans son uniforme, qui équivalait, pour lui-même et pour ses amis, à une sauvegarde. Au poste de la barrière il dut présenter leurs papiers et les siens, cette formalité étant exigée de quiconque franchissait l'enceinte de Paris, même pour une simple excursion aux environs. Mais le chef du poste n'y procéda que par acquit de conscience et pour se conformer à sa consigne. Le civisme du citoyen Grignan, de la section de Grenelle, était trop connu pour qu'on le soupçonnât d'avoir pris des émigrés sous sa protection et de conspirer avec eux.
—Vous voyez que ce n'est pas bien difficile, observa le marchand de meubles, une fois qu'on fut hors de la ville le tout est de savoir s'y prendre… Il n'en est pas moins vrai, ajouta-t-il philosophiquement, que nous jouons notre tête. Mais je ne regrette pas d'avoir mis la mienne au jeu pour la veuve Capet, pardon, pour la reine Marie-Antoinette, reprit-il en regardant Bernard.
Ce dernier lui prit la main, en disant:
—Vous êtes un brave homme, citoyen Grignan!
La voiture roulait sur le pavé d'une route déserte. Au loin, des collines et des bois se déroulaient sur l'horizon en un arc de cercle dont les extrémités revenaient du côté de Paris. Mais à droite et à gauche de la route, s'étendait une plaine triste et nue, à travers laquelle étaient jetées au hasard des masures de maraîchers, reconnaissables aux champs de légumes qui les entouraient. Dans ce monotone et plat paysage, l'oeil ne distinguait que de rares taches claires et riantes; c'était çà et là une agglomération de maisons dans un flot de verdure. Le village de Gennevilliers se présentait avec cette physionomie, grâce aux quelques parcs dont il était environné et qui rappelaient les temps encore récents où de grands seigneurs possédaient là, aux portes de la capitale, des habitations de plaisance.