Entre toutes, il n'en était pas de plus élégante que celle qu'avait jadis possédée le vidame d'Épernon, et qu'après sa fuite les autorités révolutionnaires avaient fait saisir comme bien d'émigré. Haute de deux étages, avec une toiture en terrasse, ornée de balustres sur lesquels se dressaient des statues mythologiques et précédée d'un portique monumental que soutenaient six colonnes de marbre grisâtre, elle était construite en pierres de taille, sur un monticule dominant un parc à la française dessiné dans le goût de celui de Versailles. Entre les murailles de ce parc, que tapissait un lierre vieux d'un siècle, on pouvait admirer des pelouses, encadrées de buis, d'épaisses charmilles taillées en voûte, de fines colonnades se mirant dans le bassin d'une source, des fontaines en rocaille au fond de niches mystérieuses qu'éclairait la blancheur marmoréenne de nymphes souriantes et de satyres ricanants, le bas du corps perdu dans une gaine, et enfin, çà et là, des kiosques d'une architecture capricieuse, offrant des haltes aux promeneurs et des points de vue habilement ménagés.
Ce n'était pas sans raison que les gens du pays désignaient ce domaine enchanteur sous le nom de Folie d'Épernon. Au dehors comme au dedans, où le luxe élégant et l'art raffiné du XVIIIe siècle s'étaient donné carrière par le pinceau ou le ciseau des artistes les plus renommés, il exprimait bien les entraînements d'une folie. Mise en vente un beau matin, la Folie d'Épernon avait été achetée à vil prix par un habitant de Gennevilliers, un pâtissier-traiteur qui rêvait d'y installer un cabaret où viendrait se divertir la jeunesse dorée de Paris.
Malheureusement, les promenades hors de la capitale exigeaient tant de formalités, et les plaisirs champêtres, en ces temps lugubres, étaient si peu compatibles avec l'état des esprits et la rigueur de la loi des suspects, que, faute de clients, l'acheteur de la Folie d'Épernon s'était vu obligé de renoncer à son projet avant de l'avoir exécuté. Depuis, le domaine était livré à l'abandon, la maison restait close, et, sur plus d'un point, les murs du parc tombaient en ruines. Des brèches même y avaient été pratiquées par les rôdeurs nocturnes ou par les enfants du pays et on pouvait y pénétrer librement.
Grignan, sans doute, connaissait ces particularités, car, contournant Gennevilliers, il dirigea son cheval par un étroit sentier du côté de la Folie d'Épernon et l'arrêta devant une des ouvertures que, de distance en distance, présentait le mur. C'est par là qu'étant descendu de voiture avec ses compagnons il les introduisit à sa suite dans le parc après avoir attaché à un arbre son cheval tout attelé. Le jour baissait. Mais il était encore assez clair, pour guider les pas sous les charmilles. Les trois amis prirent ce chemin mystérieux et arrivèrent ainsi à un kiosque perdu au milieu des arbres. C'était un de ces monuments minuscules, délicats et fragiles, tel que les aimait l'époque qui précéda la Révolution, la réduction d'un temple païen tout en marbre avec un dôme à jour, qui mettait dans la verdure la tache grise de sa toiture et le scintillement de son vitrage.
Au bruit de la marche de Grignan et de ceux qui le suivaient, un homme se montra sur le seuil du petit temple, et ils reconnurent le comte de Morfontaine.
—Le marquis est là, leur dit-il.
Ils entrèrent tous ensemble dans le kiosque. Au milieu d'une pièce étroite, meublée comme un boudoir, et du haut en bas revêtue de glaces qu'encadraient des guirlandes dorées figurant des feuilles d'acanthe, M. de Guilleragues se tenait debout. Il vint à eux les mains tendues, et, après un échange d'ardentes effusions, il parla de l'objet de leur réunion.
—Vous voyez que je vous ai tenu parole, fit-il. Tandis que vous partiez de Bruxelles pour Paris, moi j'en partais pour Ostende, d'où j'ai gagné l'Angleterre. À Brighton, j'ai frété un navire qui m'a conduit aux environs de Dieppe et qui doit se retrouver, à une date déterminée, à l'endroit où il m'a débarqué. De Dieppe à Gennevilliers, où je suis arrivé dans la soirée d'hier, j'ai fait la route à pied en suivant le chemin par où passera la voiture de la reine, dont je serai le postillon. Je me suis arrêté aux relais établis par nos amis, en des endroits désignés d'avance, pour les vérifier et pour me faire connaître. Je peux affirmer aujourd'hui que, grâce aux mesures prises, la famille royale sera sauvée si vous parvenez à la faire sortir du Temple d'abord, de Paris ensuite, et si elle arrive ici.
—Elle sortira du Temple, affirma Grignan, elle sortira de Paris et elle arrivera ici.
Il y avait tant d'assurance dans ce langage qu'il ne vint à la pensée de personne de mettre en doute l'engagement qu'il formulait. Cependant, comme une explication était nécessaire entre tous les conjurés et qu'ils devaient tous être mis à même d'apprécier les mesures prises, M. de Guilleragues interrogea Grignan.