—Mes amis, que Dieu nous garde!
CHAPITRE XIV
À LA TOUR DU TEMPLE
La prison dans laquelle, après la déchéance de Louis XVI, avait été incarcérée la famille royale, s'élevait dans le quartier du Marais, sur l'emplacement où existe encore aujourd'hui le marché du Temple. Cette prison, connue sous le nom de la Tour du Temple, constituait le dernier vestige de la somptueuse résidence que, dès le XIIIe siècle, s'était créée au coeur de Paris l'Ordre des Templiers. Après la suppression de l'Ordre, les palais, construits au temps de sa splendeur et groupés dans une même enceinte, avaient d'abord changé de destination, puis disparu avec le temps. Au moment de la Révolution, la Tour du Temple en rappelait seule le souvenir. C'était une massive construction carrée, haute de quatre étages et flanquée de quatre tourelles. Chaque étage comprenait quatre pièces, la plus grande occupant l'étendue de la tour carrée, les plus petites ménagées, ainsi que l'escalier, dans les tours d'angle.
C'est au second étage de ce sombre bâtiment qu'habitaient Marie-Antoinette d'Autriche, fille de la grande Marie-Thérèse et reine de France, le jeune Dauphin son fils, sa fille qu'on appelait alors Madame Royale et qui devait épouser plus tard son cousin le duc d'Angoulême, et enfin Madame Élisabeth, soeur du roi défunt. Triste, affreusement triste, était l'existence des prisonniers, surtout depuis la mort du roi. Bien qu'après ce cruel événement la surveillance et les rigueurs dont ils étaient l'objet eussent paru se relâcher, ils n'en restaient pas moins soumis aux vexations quotidiennes de leurs geôliers et au caprice de la tourbe jacobine qui, après avoir envoyé Louis XVI à l'échafaud, les menaçait du même sort.
La reine avait alors trente-huit ans. Mais vieillie par les longues angoisses et par sa récente douleur, elle ne conservait de son imposante beauté d'autrefois que la calme fierté de son regard à l'expression douce et hautaine. Au coin des yeux et des lèvres, des rides s'étaient creusées; dans les cheveux, se marquaient des sillons d'argent, et, sous les coups du malheur, la peau, naguère d'une blancheur éclatante, commençait à se flétrir. Après l'exécution de son mari, elle était tombée dans une torpeur affreuse. Les caresses de ses enfants, la sollicitude de sa belle-soeur l'avaient peu à peu ramenée à la vie; mais sous son sourire contraint se devinait l'inguérissable plaie qui saignait dans son coeur.
Elle souffrait dans le passé qui n'ouvrait sa mémoire aux souvenirs heureux de Versailles que pour rendre plus douloureux les dramatiques souvenirs des Tuileries. Elle souffrait dans le présent où, à toute heure du jour et de la nuit, des incidents successifs et multiples venaient lui faire mesurer la profondeur de sa déchéance et l'étendue de sa misère. Elle souffrait enfin dans l'avenir, où tout s'annonçait redoutable et qu'elle ne scrutait qu'avec épouvante, tant il paraissait difficile qu'il mît un terme à son malheur.
Malgré tout, cependant, elle ne pouvait renoncer à l'idée d'une délivrance prochaine.
Avant l'horrible événement du 21 janvier, elle comptait fermement sur les secours du dehors, sur l'intervention de la maison d'Autriche dont elle était fille. Les égoïstes lenteurs apportées par les puissances aux préparatifs de la guerre avaient dissipé ces illusions sans cependant détruire entièrement dans ce pauvre coeur meurtri l'espérance de la liberté. Seulement, cette liberté, elle n'osait plus l'espérer de l'action des cours européennes. Elle en était réduite, maintenant, à l'attendre du hasard ou d'un coup d'audace accompli par quelques âmes généreuses dont son malheur exciterait la pitié, presque d'un miracle. Elle voulait fuir, non pas seule, mais avec ses enfants et sa belle-soeur, et dans tous ceux que leur grade ou leurs fonctions amenaient autour d'elle, elle cherchait des complices, non qu'elle tint à la vie pour elle-même, mais parce qu'elle voulait vivre pour les chers êtres qui partageaient sa captivité.
À la fin de ses journées monotones, sans joie et sans lumière, qui lui apportaient avec une régularité désespérante les mêmes soucis, les mêmes humiliations, les mêmes avanies; lorsque, la nuit venue et le repas pris en commun, elle avait couché ses enfants et était obligée de se coucher elle-même, en butte à une surveillance soupçonneuse qui blessait à la fois sa fierté de reine et sa pudeur de femme, elle gardait au coeur ce secret espoir. C'est lui qu'elle opposait, tantôt affaibli, tantôt surexcité, à ses épreuves réitérées. Il l'avait soutenue quand un jour, sous sa croisée, elle avait vu apparaître au bout d'une pique la tête sanglante de son amie la princesse de Lamballe, ou quand un autre jour on avait arraché son mari de ses bras. Et même maintenant, lorsque la cruauté railleuse de ses geôliers venait greffer des menaces sur les horreurs de sa prison, c'est encore dans cet espoir, cet espoir inavoué, cet espoir divin, dont ses enfants étaient l'âme, qu'elle puisait le courage.