—Mais qui êtes-vous, Monsieur, pour vous intéresser ainsi à nous?
—Un ennemi des rois, quand ils sont puissants; le serviteur de quiconque est malheureux, quand il est en mon pouvoir de le servir.
Après avoir formulé avec emphase cette réponse, comme s'il eût voulu affirmer ainsi sa foi républicaine, Grignan continua:
—Maintenant, Madame, écoutez-moi. Je ne sais pas si je retrouverai de sitôt l'occasion de m'entretenir avec vous, et les moments sont précieux. Voici ce que je suis chargé de vous dire: Trois ci-devant gentilshommes, MM. d'Épernon, de Guilleragues et de Morfontaine, se sont mis en tête de vous tirer de cette prison. Ils sont convaincus que cela est possible et qu'il est possible aussi de vous conduire hors de France vous et votre famille. Leur plan a été longuement mûri. Je n'en connais pas les détails. Je sais seulement qu'il consiste à vous emmener de Paris à Dieppe et à vous faire embarquer pour l'Angleterre. À eux seuls, ils ne peuvent l'exécuter, puisqu'il n'est pas en leur puissance de vous ouvrir les portes du Temple. Mais ce qu'ils ne peuvent, moi, je crois le pouvoir, avec le concours de quelques dévouements encore endormis dont je connais l'existence, et qui s'éveilleront quand on aura besoin d'eux. Si la reine donne à ses amis et à moi-même l'autorisation d'agir, nous nous occuperons de l'exécution.
—Merci, Monsieur, répondit la reine très émue, merci pour les vaillants gentilshommes dont vous me révélez les intentions, merci surtout pour vous qui vous associez à eux dans un généreux entraînement et sans y être poussé par les mêmes motifs. Mon coeur gardera de leur proposition et de la vôtre une éternelle reconnaissance. Mais je ne peux accepter votre dévouement à tous que s'il m'est prouvé qu'il ne coûtera la vie ou la liberté à aucun de vous.
—Oh! Madame, c'est une preuve que personne ne saurait fournir. Je ne peux affirmer qu'une chose, c'est que ces Messieurs et moi nous tenons à notre peau et que nous ferons en sorte qu'elle ne soit pas entamée dans l'aventure.
—Et vous croyez au succès de votre entreprise? demanda la reine ébranlée.
—J'y crois fermement, Madame.
—Dès lors, où puiserais-je la force de vous défendre d'agir et de vous dévouer? J'ai perdu mon mari: je voudrais au moins sauver mes enfants. Si ma réponse est égoïste, ne vous en prenez qu'à la confiance que vous m'inspirez.
—Voilà qui est entendu, Madame, reprit Grignan que ces accents ne semblaient pas émouvoir et qui conservait son ordinaire placidité. Nous allons nous occuper des détails de l'affaire. Il y faudra trois semaines, un mois peut-être. Ce délai sera long, mais la pensée qu'autour de vous des amis agissent en vue de votre salut vous suggérera la patience. Jusque-là, défiez-vous des pièges qui vous seront tendus, des propositions d'évasion qui pourraient vous être faites. Fermez impitoyablement l'oreille à tout ce qui ne vous sera pas transmis de ma part ou par moi; et si je ne vous fais rien dire, si vous restez quelque temps sans me voir, n'ayez pas d'inquiétude et ne vous découragez pas.