Et comme la réponse lui parut manquer d'unanimité et d'enthousiasme, il ajouta:
—Si je périssais sans avoir été défendu, la République saurait venger un de ses plus vaillants serviteurs, en punissant les lâches qui auraient laissé triompher le crime et succomber la vertu.
—Bien dit, Joseph Moulette, répliqua l'un des délégués, en accentuant par ce mot les menaces que venait de proférer le citoyen président. Mais, tu es en sûreté, puisque nous te mettons sous la garde des habitants de cette commune, toi et tes propriétés.
Un grand silence succéda à ces discours, et Joseph Moulette en profita pour entraîner les délégués hors du groupe où ils venaient de pérorer. Une fois à l'écart, il leur dit à voix basse:
—Merci pour le secours que vous venez de me donner. Mais j'attends de vous un autre service. La population de ce pays est imbue de préjugés aristocratiques; elle s'est abreuvée du lait du modérantisme. Je ne me sens pas en sûreté au milieu d'elle. Quand vous serez rentrés à Épinal, obtenez qu'on m'envoie quelques soldats pour me garder et pour assurer dans ce pays le respect et l'exécution des lois.
Les délégués promirent à Joseph Moulette d'obtempérer à son désir. Cependant, l'heure qu'ils avaient fixée pour leur départ approchait. Chourlot vint les avertir que leur voiture les attendait, et que les gendarmes qui devaient les suivre étaient prêts à monter à cheval. Les délégués se dirigèrent vers la porte. Joseph Moulette les accompagna jusque dans la cour, suivi des autres convives, puis, quand, après un échange d'adieux, l'équipage se mit en marche, le citoyen président leva son chapeau en criant:
—Vive la République une et indivisible! Meurent les aristocrates!
Quelques voix répétèrent ces cris jusqu'au moment où voiture et chevaux se perdirent dans les brumes grises de la nuit. Alors, Joseph. Moulette rentra dans le château en compagnie des notables de Saint-Baslemont, et les entretiens recommencèrent. Mais ils n'offraient plus l'intéressante vivacité de ceux de tout à l'heure, comme si les délégués, en partant, avaient emporté l'âme de la réunion. Les conversations se traînaient dans des banalités et des lieux communs, et plus Joseph Moulette multipliait ses questions, moins on mettait d'empressement à lui répondre.
—Je ne vous retiens pas, braves patriotes, dit-il alors. Je me reprocherais de vous séparer plus longtemps de vos familles. Rejoignez-les et répétez à vos épouses et à vos fils les patriotiques propos que vous avez entendus.
Les braves patriotes ne se le firent pas dire deux fois. Humbles et respectueux, ils défilèrent un à un devant le nouveau châtelain de Saint-Baslemont, et bientôt il resta seul avec Chourlot.