—Toujours les mêmes, observa M. d'Épernon, se croyant déjà les maîtres et professant la haine de quiconque ne partage pas leurs téméraires et imprudentes ardeurs.
À ce moment, dans la chapelle, chacun avait pris sa place. Mgr de Conzié, évêque d'Arras, montait à l'autel. Au premier rang des fidèles, à droite, on voyait Madame, comtesse de Provence; derrière elle, l'orgueilleuse comtesse de Balbi, sa dame d'honneur, que l'amitié de Monsieur avait faite reine de l'émigration; la belle et modeste Louise de Polastron, favorite du comte d'Artois, et la princesse de Monaco, la vieille amie du prince de Condé, venue de Worms le matin, envoyée par lui pour faire connaître aux frères du roi la détresse de l'armée qu'il commandait. À gauche, se tenaient ceux-ci, ayant à côté d'eux le duc d'Angoulême et le duc de Berry, fils de l'un et neveux de l'autre, tous deux encore enfants.
Le vidame d'Épernon désignait au chevalier, en les nommant, ces hauts personnages. Puis, celui-ci, sa curiosité satisfaite, s'agenouilla et se recueillit. Alors sa pensée, un moment distraite, s'envola vers Saint-Baslemont. Il ne vit plus ni princes, ni princesses, ni grands seigneurs, ni grandes dames. Bercé par l'harmonie des chants religieux que l'orgue accompagnait, il revoyait le château où il était né, son père, sa mère. Il revivait tour à tour les jours heureux et les jours tristes, et la comparaison de ce passé avec le présent, son isolement au milieu de cette cour en apparence brillante, misérable en réalité, où il savait bien qu'il ne trouverait aucun secours, faisaient monter à ses yeux les larmes qui gonflaient sa poitrine, à ses lèvres des prières… Il resta longtemps ainsi.
—Venez-vous, chevalier? lui dit le vidame d'Épernon. C'est fini.
Les princes étaient sortis sans qu'il s'en aperçût. La foule se pressait sur leurs pas, dans le bruit des chaises sur les dalles, dans la rumeur des voix; que grossissait la sonorité des voûtes. Bernard suivit le vidame, mais il le perdit à la porte de la chapelle. Alors il revint dans le salon d'attente. C'est là que le retrouva son frère, quelques instants après, et ils quittèrent le château pour rentrer à Coblentz. Maintenant rassasié des splendeurs de la cour des princes, Bernard avait hâte de revoir Nina.
Dans sa modeste maison, située au coeur de la ville, le peintre Venceslas Reybach vivait seul avec sa gouvernante, Fraulein Lisbeth, qui le servait, depuis quarante ans. Indépendamment de l'atelier, l'habitation ne se composait que de deux chambres, l'une occupée par le peintre, l'autre par Fraulein. Aussi l'arrivée de deux étrangères dans cette demeure exiguë avait-elle pris aux yeux de la vieille gouvernante les proportions d'une inoubliable aventure. Pour la contraindre à les y installer, il avait fallu la volonté formelle de son maître. Il s'était empressé de céder sa chambre à tante Isabelle et à Nina, se résignant lui-même à coucher dans son atelier sur un matelas jeté par terre. Après avoir dormi comme au bivouac, il s'était mis au travail dès le matin et n'avait interrompu sa tâche que pour céder la place à Lisbeth qui venait dresser le couvert pour le dîner.
Maintenant, le repas s'achevait. On dînait alors à midi, et les aiguilles de l'antique cartel en cuivre, accroché au mur, au-dessus d'un grand buffet flamand, allait marquer une heure. C'est dire que, ce jour-là, le repas de Reybach, qui l'expédiait ordinairement en dix minutes, avait duré plus que de coutume. Il est vrai qu'un solitaire comme lui n'a pas tous les jours à sa table une aimable tante Isabelle et une mignonne Nina, et que, lorsqu'un heureux hasard les a conduites, il est bien excusable de s'attarder aux charmes d'une aussi séduisante compagnie. Un jour radieux entrait dans l'atelier par une vaste baie, inondait d'une lumière chaude les tableaux épars sur des chevalets, les vieux meubles ramassés un peu partout par Reybach, au hasard de ses voyages en Allemagne et dans les Flandres, et au milieu desquels il vivait comme un de ces peintres du XVIe siècle dont il portait le costume autant parce qu'il le trouvait commode et seyant qu'afin de témoigner de son enthousiasme pour l'époque de la renaissance artistique dont il suivait les traditions.
Amadouée par la bonne grâce de la comédienne et les caresses de l'enfant, Fraulein, le repas terminé, s'était retirée dans sa cuisine, et Venceslas Reybach causait librement avec ses petites amies. À cette heure, l'entretien roulait sur un incident qui venait de se produire. Quelques instants avant, un homme était entré, apportant un paquet pour Mlle Nina. Comme on lui objectait qu'il se trompait, que Mlle Nina, ne connaissant personne à Coblentz et personne ne la connaissant, n'attendait aucun envoi, il avait répliqué qu'il ne se trompait pas et était parti sans s'expliquer autrement. Alors, tante Isabelle ayant défait le paquet, en avait retiré une robe rose, une écharpe blanche, une guimpe en dentelles et un manteau garni, autour du cou, d'une fourrure, le tout à la taille de Nina, qui avait voulu revêtir sur-le-champ ces brillants atours, et, parée comme une fille de gentilhomme, ne cessait depuis de se pavaner, se trouvant belle comme le jour. Ce que tous trois cherchaient à deviner, c'était le nom du donateur généreux auquel l'enfant devait la possession de ces choses. Mais vains étaient leurs efforts; ils ne savaient à qui attribuer ce présent, et Nina parlait déjà d'aller promener sa toilette par la ville que sa protectrice en était encore à se demander si, une fois dehors, on ne l'arrêterait pas comme une voleuse.
Soudain, à la porte qui s'ouvrait sur la rue, un coup de marteau annonça des visiteurs. On entendit les pas alourdis de Fraulein qui descendait ouvrir, puis on l'entendit remonter précipitamment. Elle entra dans l'atelier comme un ouragan, sa coiffe sur la nuque et dardant sur son maître ses gros yeux effarés:
—Ils sont trois, Monsieur, gémit-elle.