Et après une pause, elle ajouta:
—Est-ce par le vidame d'Épernon que vous avez appris ces nouvelles,
Monsieur Valleroy?
—Le vidame d'Épernon est parti ce matin pour ses terres de Bavière. Mais il ne pourrait en dire plus que ce que je sais. Ce sont des fugitifs qui me l'ont raconté tout à l'heure au café des Trois-Couronnes, où ils sont arrivés exténués, les vêtements en lambeaux, remplis d'épouvante. Les Français ont été admirables, disent-ils, ils se sont battus comme des lions, et, quoique mal équipés, mal armés, quelques-uns même chaussés de sabots, ils ont enfoncé les carrés prussiens. La défaite de Brunswick est complète, et, s'il est en fuite, c'est qu'il a perdu l'espoir de vaincre. Ce qu'il y a de plus grave, c'est qu'il a entraîné les émigrés dans sa déroute et que tous les efforts faits par ceux-ci depuis deux ans sont perdus.
Valleroy semblait se complaire à ces détails, comme s'il se fût fait violence pour ne pas se réjouir de la victoire des Français. Bernard l'écoutait avec avidité, partagé entre une satisfaction qu'il ne pouvait étouffer et ses alarmes filiales renaissantes. Tante Isabelle était très agitée.
—Si ces graves nouvelles se confirment, dit-elle, il n'y aura bientôt plus de sûreté à Coblentz pour les émigrés. Ils seront réduits à quitter cette ville.
Mais Valleroy s'attacha à lui donner du courage, à lui rendre confiance. Selon lui, avant de songer à fuir, il convenait d'attendre les événements.
—Restez avec nous, tante Isabelle, ajouta-t-il. Quoi qu'il arrive, nous ne partirons pas sans vous.
—Et puis, ne serai-je pas là pour vous protéger? remarqua Reybach.
En rentrant dans leur demeure, Bernard et Valleroy y trouvèrent une lettre d'Armand. C'était la troisième qu'ils recevaient depuis son départ. Mais, autant les deux premières manifestaient de confiance, autant celle-ci trahissait de découragement. Datée de Verdun au lendemain de la bataille de Valmy, elle racontait les lamentables événements déjà connus à Coblentz. Elle décrivait en termes émouvants l'échec des alliés, la misère des émigrés et l'affreuse situation de l'armée des princes. C'était la débâcle dans toute son horreur. Elle entraînait les princes eux-mêmes. Ils se hâtaient de regagner Coblentz sans savoir s'ils pourraient y résider encore ou même y arriver. Parmi leurs partisans, les rivalités qu'avait longtemps contenues l'espoir du succès éclataient maintenant. Brunswick reprochait à Calonne de l'avoir trompé. Calonne reprochait à Breteuil d'avoir perdu la cause royale, Breteuil répliquait que la responsabilité du désastre n'était imputable qu'à Calonne.
«Au milieu de nos malheurs, ajoutait Armand, j'ai du moins la consolation, mon frère, de pouvoir te donner des nouvelles de nos parents. Un Français, envoyé secrètement à Paris par le duc de Brunswick pour porter au roi un message, a pu se renseigner sur leur sort. Ils sont à la prison des Carmes, où on semble les oublier. On ne les a pas encore interrogés. Ils ont couru, le 2 septembre, durant les massacres, les plus grands périls. Mais ils y ont échappé. Leur santé est bonne et ils supportent leur infortune avec courage. Pour moi, je pars à l'instant pour Londres, où m'envoie Mgr le comte d'Artois. Je vais porter une lettre au roi d'Angleterre. Dès mon arrivée, je t'écrirai, et ce sera, je l'espère, pour t'annoncer mon retour à Coblentz.»