Bernard et Valleroy ne furent rassurés qu'à demi par cette lettre. Elle les éclairait sur le sort des êtres chéris dont l'absence déchirait leur coeur. Mais elle ne permettait pas de prévoir le terme de leurs malheurs communs, indéfiniment ajourné par l'échec des alliés.

Durant les jours qui suivirent, parvinrent de Paris à Coblentz des nouvelles de plus en plus alarmantes. Après l'emprisonnement de la famille royale au Temple, la déchéance du roi et la proclamation de la République, c'était maintenant le général de Montesquiou entrant en Savoie, et le général de Custine franchissant le Rhin, entrant en Allemagne, marchant sur Mayence et s'emparant tour à tour des villes qui se trouvaient sur sa route. Worms, Spire, Wurtzbourg ouvraient leurs portes sans coup férir à ses armes triomphantes.

Ainsi, non contents de se défendre, les Français portaient l'attaque chez les imprudents qui avaient osé franchir leur frontière. On faisait de leurs soldats de terrifiantes peintures. On les représentait animés de fureur, redoutables comme des barbares, invincibles comme des héros. Tout fuyait devant eux. Tandis que l'armée de Brunswick, décimée, en désordre, se hâtait de repasser le Rhin, les émigrés quittaient les pays où ils avaient trouvé un refuge en deçà de Mayence, les uns pour s'enfoncer en Allemagne, les autres pour gagner les Pays-Bas, d'où à quelques semaines de là la victoire de Jemmapes devait encore les chasser. Leur fuite revêtait un caractère tragique. Avec l'automne était venu le mauvais temps. Sous la pluie qui ne cessait de tomber, dans le brouillard qui ne faisait trêve que durant quelques heures du jour, ces malheureux s'en allaient par les routes encombrées déjà de soldats fugitifs, à pied, à cheval, en voiture, en charrette, comme ils pouvaient, et tous portant sur leur personne, sur leurs traits, sur leurs vêtements, tant de visibles traces de leur infortune qu'on eût dit un défilé de vagabonds et de mendiants. Sur le Rhin, des bateaux, des radeaux, des petites barques en transportaient d'autres. Ils laissaient en chemin des villes et des villages, où ils n'osaient s'arrêter, préférant s'en aller toujours plus loin, craignant d'être repoussés. Là où, deux ans auparavant, ils avaient trouvé un fraternel accueil, on refusait à présent de les recevoir.

Les émigrés réfugiés à Coblentz vivaient en de continuelles alarmes. La bienveillance persistante de l'électeur les protégeait encore contre l'animadversion des habitants qui, longtemps excités par leur présence, les accusaient d'avoir attiré sur la ville les rigueurs des Français. Mais, à la tournure que prenaient les événements, il était aisé de comprendre que bientôt cette protection deviendrait insuffisante et que Coblentz n'offrait plus aux émigrés un asile sûr. D'autre part, on était convaincu que si Custine s'emparait de Mayence, il marcherait ensuite sur l'électorat de Trêves et que les émigrés seraient contraints de suivre l'irrésistible courant des fugitifs qui s'écoulait sous leurs yeux.

À la fin de la première quinzaine d'octobre, les princes français rentrèrent à Coblentz. Quelle différence entre ce retour lamentable et le triomphal départ du mois précédent! Les habitants qui se trouvaient encore dans les rues à 9 heures du soir virent passer trois chaises de poste allant à toute vitesse. Elles contenaient les frères du roi de France et une poignée de courtisans indissolublement liés à leur fortune. Elles traversèrent la ville pour gagner le château de Schonbornlust. Sur leur passage, plus d'acclamations retentissantes, plus de bruyantes fanfares; derrière elles, plus de bruyante escorte, mais partout un morne silence, dissimulant mal la sourde colère d'un peuple menacé, par la faute des émigrés, de l'invasion étrangère. Les princes ne devaient résider à Schonbornlust que quelques jours. Ils en repartirent nuitamment comme ils y étaient arrivés, en fugitifs et en proscrits, allant devant eux sans savoir où ils s'arrêteraient.

Après leur départ, les craintes des émigrés s'accrurent. Du matin au soir, ils circulaient dans les rues, s'attroupaient au café des Trois-Couronnes, à l'affût de nouvelles. Dans toutes les maisons, les malles étaient bouclées. Chacun se disposait à partir à la première alerte. On se disputait les voitures disponibles, les bateaux du Rhin. Les riches s'assuraient à prix d'or des moyens de transports. Les pauvres se résignaient à faire la route à pied. Mais où aller? Nul ne le savait, et, pour ajouter à leur détresse, voici que des pays allemands, où ils espéraient trouver repos et sûreté, on leur faisait savoir qu'on ne les recevrait pas. Cette incertitude les retenait encore à Coblentz, quel que fût le péril d'y rester.

Ce furent des heures cruelles, remplies par la terreur et l'angoisse. Bernard et Valleroy en connurent toute l'horreur, Valleroy surtout, qui se considérait comme responsable envers la maison de Malincourt de la vie du chevalier, et qui s'était engagé à veiller sur Nina et sur tante Isabelle. Ayant charge d'âmes, il tremblait pour les chers êtres qu'il devait protéger. Libre d'agir à son gré, il aurait quitté Coblentz sans attendre que les événements se fussent encore aggravés. Après avoir pris conseil de tante Isabelle, il était résolu à se rendre avec elle en Hollande, malgré la difficulté d'y arriver, parce que là du moins on trouverait un abri à proximité de la France. Mais Bernard, qu'excitait l'espérance du prochain retour de son frère, ne voulait pas partir sans l'avoir revu.

Le temps s'écoulait ainsi dans les incertitudes et les larmes Du dehors, n'arrivait aucune nouvelle sûre et précise. On ne voyait passer à Coblentz que des fugitifs. Affolés, brisés par la fatigue et par l'effroi, ils ne savaient rien, ne parlaient que de leur malheur. Ils faisaient de dramatiques récits de la détresse des émigrés, de cette débâcle effroyable qui emportait au hasard jeunes et vieux, femmes et enfants, les laissait sans gîte et sans pain, les jetait au bord des routes, exténués, les livrait à la brutalité des soldats, conduisait au suicide les moins vaillants d'entre eux. Impossible de tirer de ces infortunés aucun renseignement.

Mais, brusquement, la foudre éclata. C'était dans la nuit du 21 octobre. Après avoir passé la soirée avec Nina chez tante Isabelle et fait une courte halte au café des Trois-Couronnes, Bernard et Valleroy, rentrés chez eux, s'étaient couchés et endormis. Vers 3 heures du matin, Valleroy fut brusquement réveillé. Il se souleva et prêta l'oreille. Un bruit de foule montait de la rue, dominé par des rumeurs confuses qui, d'abord lointaines, se rapprochaient et grossissaient avec rapidité. Il se jeta à bas de son lit, s'habilla en un tour de main, courut à la croisée et l'ouvrit. La rue était pleine de monde, et de toutes parts éclataient l'effarement et l'épouvante. C'étaient des gens qui s'éloignaient à grands pas, un léger bagage à la main: d'autres qui se montraient aux croisées, à peine vêtus, d'autres enfin qui se lamentaient.

Dans ce tumulte de voix et de cris, se croisaient des phrases sinistres.