—Oh! que vous êtes bon, Monsieur! s'écria Bernard.
Quelques instants après, la voiture du vidame d'Épernon emportait l'enfant à travers les rues de Coblentz.
Oh! cette course dans la nuit, au coeur d'une ville qui s'attend à être prise d'assaut, il ne devait jamais l'oublier. Parvint-il à une vieillesse avancée, il reverrait toujours ce spectacle d'une population qu'a abandonnée le sang-froid et qui se croit perdue. Il reverrait ces fuyards affolés, leur cohue envahissant les bureaux des coches et des bateaux, des hommes campés au coin des avenues, montrant le ciel d'un geste menaçant; d'autres, d'un accent impérieux, demandant l'aumône pour subvenir aux frais de leur route, d'autres enfin portant des torches allumées pour guider leurs pas.
Devant le palais électoral, un attroupement plus nombreux que les autres arrêta la voiture pendant quelques minutes; c'étaient des sujets de l'électeur de Trêves, qui, sur le bruit répandu soudain de son prochain départ, venaient de se soulever, décidés à l'empêcher de fuir. Pour les apaiser, ce prince, dont leur révolte paralysait les projets secrets, se voyait contraint de renoncer à s'éloigner et de se résigner à partager leur sort jusqu'au bout; perspective affreuse, puisqu'ils s'attendaient à être massacrés par ces soldats français dont chacun parlait sans les avoir jamais vus, en racontant à leur propos les plus terrifiantes histoires.
Bernard, penché à la portière de la voiture, ne perdait pas un trait de ces scènes que dramatisait la nuit et par où se manifestait la panique de tout un peuple éperdu. Un indicible effroi le tenait à la gorge, oppressait son coeur. Il avait hâte maintenant d'être hors la ville, non seulement pour échapper aux Français que les cris de la foule représentaient comme au moment d'entrer dans Coblentz, mais encore pour se délivrer de cette foule que la fureur qui s'était emparée d'elle rendait agressive et menaçait de rendre meurtrière.
Enfin, on arriva devant la maison qu'habitaient tante Isabelle et Nina, dans une rue étroite, moins passagère et moins encombrée que les autres. Mais, au moment où Valleroy se jetait à bas de la voiture pour monter chez ses amies, sur le seuil de la maison apparut le propriétaire lui-même, qui, tout en larmes, à moitié fou, fit connaître qu'il ne savait ce qu'elles étaient devenues. Dès le début de la panique, M. Wenceslas Reybach, arrivant à l'improviste pour leur porter secours, les avait emmenées avec lui, sans dire en quel lieu. Valleroy jeta au cocher l'adresse du peintre, et le lourd équipage de nouveau s'ébranla. Mais, chez Reybach, portes et fenêtres étaient hermétiquement closes. Lui-même avait quitté la maison, et, vainement appelée à plusieurs reprises, Fraulein Lisbeth ne répondit pas.
—Que faire? demanda Valleroy dévoré d'inquiétude.
—Voilà qui est grave, objecta le vidame d'Épernon, car sous peine de nous mettre dans l'impossibilité de sortir de la ville, nous ne pouvons courir plus longtemps à la recherche de ces dames.
—Oh! Monsieur, ne les abandonnez pas! supplia Bernard.
—Ce n'est pas volontairement que je les abandonne, chevalier; mais encore faut-il ne pas nous perdre tous. Il est 4 heures… Au petit jour les Français seront devant Coblentz.