—Pauvre tante Isabelle!
En haut d'une montée gravie d'un train rapide, les chevaux s'arrêtèrent pour souffler. De cet endroit, à travers les brumes grisâtres du matin, on apercevait la masse confuse des maisons de Coblentz, et, autour de cette masse, la ceinture phosphorescente que lui faisaient les eaux du Rhin et de la Moselle. Les rumeurs de tout à l'heure s'étaient éteintes et la nuit s'achevait silencieuse. M. d'Épernon avait mis la tête à la portière.
—C'est étrange, murmura-t-il, on n'entend ni le son des tambours ni le bruit d'une armée en marche… Si c'était une fausse alerte!
Et c'était une fausse alerte, en effet. En arrivant au terme de leur course, nos voyageurs devaient apprendre que le général de Custine, après avoir annoncé, à peine entré dans Mayence, qu'il se portait sur Coblentz, avait modifié ses plans et s'était décidé à marcher sur Francfort.
CHAPITRE VIII
POUR LA REINE
À Hamm, en Westphalie, un soir des premiers jours du mois de mars 1793, dans une salle du château seigneurial appartenant au roi de Prusse, un gros homme en grand deuil occupait un fauteuil bas et large, au coin d'une haute cheminée, où brûlaient de lourdes bûches enterrées à moitié sous la cendre.
Ce qui caractérisait ce personnage dont le regard fin et clair révélait seul la jeunesse, c'était, indépendamment d'un masque bourbonien aux proéminences accusées, l'énorme embonpoint qui semblait le clouer sur son siège d'où pendaient, touchant à peine au sol, ses jambes épaissies par des enflures de goutte et presque caricaturales sous le bas de soie qui les dessinait. Sa main droite, enflée comme le reste du corps, s'étalait sur le bras du fauteuil. De la gauche, il tenait une canne à pommeau d'or dont il avait enfoncé l'extrémité dans son soulier, derrière le talon. À cette attitude qui lui était familière, tout émigré ayant vécu naguère à Coblentz aurait reconnu Monsieur, comte de Provence, ou Monseigneur le régent, pour rappeler le titre qu'il avait pris après la mort de Louis XVI, et dont il persistait à se parer, bien que les puissances eussent refusé de l'admettre en cette qualité.
C'était lui, en effet. Depuis déjà trois mois, il résidait à Hamm, où, en fuyant les bords du Rhin, il s'était réfugié, ainsi que le comte d'Artois, après avoir erré longtemps de tous côtés au milieu des plus pressants périls et où la Prusse consentait à lui accorder un asile provisoire. Là était venue le surprendre la nouvelle du tragique trépas de son frère aîné; là, son frère cadet l'avait quitté pour aller plaider auprès de l'impératrice Catherine de Russie la cause des Bourbons. Maintenant, il s'y trouvait seul, ou presque seul, entouré de quelques courtisans, oublié, perdu, si loin de tout, que souvent il pouvait croire qu'un voile épais le séparait du reste de l'Europe et qu'il n'était plus le représentant de la maison de France qu'aux yeux de ses compagnons d'exil ou des rares Français qui venaient protester auprès de lui de leur inébranlable fidélité.
Sans doute, c'était un de ces loyaux serviteurs, ce vieillard de petite taille, au corps mince, au visage maigre, qui se tenait assis, en face du prince, au bord d'une chaise, dans une attitude de déférence, vêtu comme un seigneur de la cour à l'époque de sa splendeur, tiré à quatre épingles, et si soigné sur toute sa personne qu'en son costume de velours aux parements ornés de jais il semblait sortir d'une boite. Oui, c'en était un, car un ardent dévouement à la cause royale avait seul pu le conduire à Hamm au cours d'une saison rigoureuse à peine achevée, et il se nommait le vidame d'Épernon.