Puis prenant tout à coup un air sérieux: Et vous voulez que moi, à mon âge, à trente ans, avec l’expérience que j’ai, après la vie que j’ai menée, vous voulez que j’aille follement donner à une femme mon nom pour qu’elle le prostitue; mon amitié pour s’en rire dans les bras d’un autre; ma fortune pour qu’elle la dissipe en frivolités; mon bonheur pour qu’elle le tue à plaisir et qu’elle s’en fasse un mérite aux yeux de son amant?... Non, je te jure, plutôt mille fois mourir garçon!
—Ah ça, mon pauvre Gustave, dit Eugène, es-tu bien sûr de n’être pas fou? Tu as bonne grâce à prêcher la réforme, toi qui es même encore, à l’heure où tu parles, l’amant de madame Jauches et de la comtesse de Serzelles.
—C’est précisément à cause de cela, répondit Gustave, que je ne me soucie pas du mariage. Je me regarderais comme le plus grand sot de la terre, si, sachant ce que je sais, faisant ce que je fais, je m’exposais de gaieté de cœur à devenir un monsieur Jauches et un comte de Serzelles.
—Je comprends. Mais avec tes nouveaux principes d’économie conjugale, comment oses-tu avoir pour maîtresses deux femmes mariées?
—Je les quitte dès demain.
—Par vertu?
—Par ce que tu voudras... Je ne les aime plus. Et puis, ajouta-t-il en souriant, je songe décidément à mener un nouveau genre de vie.
—Tu te moques, j’espère?
—C’est très-sérieux. La société telle qu’elle est me soulève le cœur de dégoût. Je n’y vois qu’oppression ou entraves. J’ai presque envie de me faire disciple de Saint-Simon. C’est un grand homme, qui a des idées fort justes et fort belles.
Alfred en se renversant faillit à culbuter la table qu’il frappait du bout de ses deux pieds; Eugène devint grave à force de surprise. Disciple de Saint-Simon! dit-il, et cela sans doute parce que tu veux être sûr de la fidélité de ta femme ou de ta maîtresse? Le procédé est tout-à-fait ingénieux.