—A merveille, dit Eugène; mais, pour bien parler des choses, il faudrait les connaître; et je vois que tu ne sais pas un mot de saint-simonisme. Avant-hier au soir je me trouvais chez la Dest*** avec le marquis; il nous expliqua nettement ses vues de réorganisation sociale: comme première base de l’édifice, il pose l’abolition de l’héritage. Plus d’héritage, plus de liens de famille. Tout enfant appartient à la société. Il n’a pas plus de droits à exercer sur ses père et mère, que ses père et mère n’en ont à exercer sur lui, car, dans les idées de Saint-Simon, peu importe de savoir sur quel arbre ce fruit est venu: il tombe, la société le ramasse; s’il est gâté, c’est elle qui l’assainit; s’il est vert, c’est à elle de le faire mûrir. Ton enfant ne te regarde pas.

—Alors, dit Gustave, je n’épouserai pas la doctrine du marquis de Saint-Simon, je la croyais plus raisonnable. Mais, mon Dieu, personne ne trouvera-t-il, dans notre siècle inventif, le secret d’être père sans être mari? acheter un enfant par le mariage, c’est le payer trop cher. Qui rencontrerait un moyen de l’obtenir autrement ferait une admirable découverte.

—Voilà pourtant 5,800 et des années que ton admirable découverte est faite, dit Eugène. De tout temps il a existé des maîtresses.

—Je sais bien... mais quand on ne croit pas à la fidélité d’une femme légitime, peut-on croire à la fidélité d’une maîtresse?

—On l’enferme.

—Rappelle-toi ce qu’a dit Beaumarchais.

—En ce cas, on prend une petite fille sage, vertueuse...

—Pour maîtresse?

—Oui, et on lui dit: Mademoiselle, vous allez rester seule dans cette chambre pendant neuf mois...

Un long et bruyant éclat de rire coupa court à la phrase d’Eugène. C’était Alfred qui, les Petites Affiches en main, riait à gorge déployée.