»Il faut donc que je vous quitte toutes deux! Le ciel l’a voulu. Oh! qu’il ne vous sépare jamais! Qu’est-ce que vous deviendriez l’une sans l’autre!...

»O ma fille, serre-toi de toutes tes forces contre ta mère; c’est ta meilleure amie, ton plus sûr guide. Serre-la bien fort dans tes petits bras, ma Louise; ne la quitte jamais, sois là, près d’elle, toujours pendant sa vie, et quand elle mourra, sois près d’elle encore, ainsi que vous êtes là toutes deux près de moi. Si tu savais quelle consolation on trouve, en mourant, à voir des êtres qui vous regrettent et qui aiment!

»Mais dans cette consolation, mon Dieu, qu’il y a donc aussi de tristesse! Je vais vous laisser, et je ne saurai plus où vous êtes, ce que vous faites, quel bonheur ou quel malheur vous arrive! je ne serai plus là pour partager le bonheur ou le malheur avec vous!

»Louise, j’ai voulu t’écrire pour te donner des conseils, pour te faire entendre ma voix lorsque tu seras grande et que tu seras capable de comprendre les avis de ton père.

»Cette lettre, ta mère doit te la remettre sitôt qu’elle te jugera assez raisonnable pour écouter avec fruit les paroles d’un mourant.

»Tu ne m’as pas connu, Louise, tu ne te rappelleras ni mes traits, ni ma mort; tu sauras par cette lettre seule que j’ai existé et que je t’aimais. En la lisant, ne te diras-tu pas quelquefois: Mon père, avant de mourir, a voulu me léguer un souvenir durable de sa tendresse; après m’avoir donné des baisers et des conseils à moi, toute petite, qui l’embrassais et l’écoutais sans le comprendre, il a voulu encore me laisser des baisers et des conseils pour quand je serai plus grande: et il m’a écrit ses conseils et son amour. C’était là un bon père!

»Oh, oui, ma fille, un bon père, crois-le bien. Comme je t’aurais aimée, caressée, pauvre petite! Mais aussi, ma fille, comme je t’aurais dit: Sois sage, sois pieuse, sois charitable, sois aimante, méfie-toi de tes passions, ne fais rien que tu ne puisses avouer à ta mère; aie confiance en elle, dis-lui tout, tout, ma fille; et si tu sens au fond du cœur quelque pensée que tu veuilles lui cacher, sois sûre que cette pensée est mauvaise.

»Mon enfant; je t’en supplie, rends ta mère bien heureuse.

»Elle est bonne, faible; tu lui restes seule au monde, elle te gâtera sans doute à force de baisers; et toi, pour prix de ses caresses, ne lui donneras-tu pas des sujets de peine?

»Au soin que je prends d’avance, à mon inquiétude sur son bonheur, juge combien je l’aime et combien elle est digne d’être aimée!