»Aime-la comme je l’aime, ma fille; aime-la de toute ton ame. Fais-lui oublier ses chagrins, allége-lui le fardeau de la solitude et de la vieillesse, fais-lui trouver la vie douce.
»Pauvres femmes, que je laisse toutes deux, l’une à trois ans, l’autre à quarante, toutes deux faibles, sans appui, sans fortune!.... Mon Dieu, ayez pitié d’elle!
»Ma fille, quand tu seras en âge de penser, conserve précieusement cette lettre comme souvenir de moi et aussi comme guide dans la vie. Pour toi, tout est là: ne rien cacher à ta mère, lui dire tes plus secrètes pensées, avoir la confiance la plus entière en elle et l’aimer.
»Quel que soit ton âge, lorsque ta mère te remettra cet écrit, ne le quitte plus: c’est tout ce qui te reste de ton père: il y a mis sa voix, son cœur, son dernier soupir.
Adieu, ma Louise, adieu, ma femme, adieu! Toi, ma Louise, je te confie le bonheur de ta mère; toi, ma femme, parle souvent de moi à notre chère petite fille.... Adieu pour jamais tout ce que j’aime!»
Il n’avait pas été possible à Louise de lire cette lettre sans s’interrompre vingt fois. A chaque instant la parole lui manquait; ses yeux n’y voyaient plus; elle était près de s’évanouir. Ce n’était pas sa mère qui pouvait lui donner du courage. La malheureuse veuve, elle-même, n’avait pas la force de contenir sa douleur. Pendant cette lecture, qui dura une heure au moins, madame Drouart ne fit rien autre chose que pousser des sanglots et se baisser pour prendre à terre la lettre que Louise, dans son accablement, laissait presque toujours échapper de ses mains.
Lorsqu’à la fin leurs yeux brûlans devinrent secs; lorsque leur poitrine n’eut plus que des soupirs, la mère et la fille étonnées, honteuses que leur douleur se tarît, se regardèrent avidement comme pour chercher dans les marques de leurs souffrances passées un nouvel aliment à des larmes. Mais elles ne trouvèrent sur le visage de l’une et de l’autre que les traces mornes d’un profond abattement. La nature épuisée leur refusait des larmes.
—Eh bien! ma fille, soupira madame Drouart, après une longue pause, n’as-tu donc rien à dire à ta mère?
Louise, pour toute réponse, leva une main tremblante, et, portant à ses lèvres la lettre de son père, elle la baisa.
Madame Drouart comprit ce geste.