CHAPITRE VI.
Le vieux Lamarre, seul dans sa loge, calcule sur ses doigts la somme d’argent que ses locataires pourront lui donner pour ses étrennes, car le jour de l’an est proche.—15 fr. le premier étage; 10 fr. le second; 5 fr. le troisième; 3 fr. le quatrième; rien le cinquième; rien le sixième...
Le vieux portier hoche la tête. A moins, pense-t-il, que j’aie plus de 5 fr. au troisième étage, je ne sais pas comment j’y trouverai mon compte: il faut un bonnet à ma femme, une robe à ma fille; il me faut à moi une redingote, et dans tout cela, je ne vois que 33 francs d’étrennes!... Diable! mais voyons, peut-être aussi que je me trompe? au troisième, nous avons deux locataires: madame Drouart, d’abord, et ensuite monsieur Barreau. Monsieur Barreau me donne tous les ans 30 sous, madame Drouart me donne tous les ans 30 sous, total, 3 francs; 3 francs font 3 francs, c’est juste; mais puisque ma fille est femme de ménage chez madame Drouart, et que voici bientôt quinze jours qu’elle fait leurs commissions et leur dîner et leur lit et tout, à raison de 8 francs par mois, sans être nourrie, il me semble que ça change les affaires. Madame Drouart, au lieu de 30 sous, ne peut me donner, pour mes étrennes, moins de 3 francs; et puis la gratification qu’elle fera à ma fille, et puis ce qu’elle doit à ma femme pour ses complaisances... A combien tout cela peut-il monter? Nous avons dit 33 francs: mettons-en 40; 40, bien. Une redingote me coûtera 30 francs, un bonnet brodé, 10 francs, une robe, 10 francs; 30, 10 et 10 font 50; 50, j’en ai 40; reste 10 francs qui me manquent; mais, je suppose, le premier me donne 20 francs; le second...
Et Lamarre recommençait ses calculs, en ajoutant quelques francs de plus par chaque étage, afin de trouver la somme dont il a besoin. La porte de sa loge s’ouvre, un jeune homme entre. Lamarre s’embrouille dans ses comptes et dit avec humeur au nouveau venu: 50 et 30... ce n’est pas ici, monsieur!
—Je le sais bien, mais c’est ici le nº 16.
—Pour le nº 16, c’est la vérité, monsieur.
—Eh bien! voilà 10 francs. Pourriez-vous me donner sur cette maison les renseignemens que je cherche?
Lamarre ôte sa casquette, s’incline profondément et dit, en fourrant les 10 francs dans sa poche: Monsieur ne pouvait mieux s’adresser qu’à moi pour avoir des détails sur la maison: il y a vingt ans que j’en suis le portier avec ma femme; monsieur aura tous les éclaircissemens qu’il désire. Est-ce pour acheter la maison, que monsieur demande des renseignemens? Je serais bien aise d’avoir monsieur pour propriétaire, bien sûr, mais, si j’ose le dire à monsieur, je ne crois pas que la maison soit à vendre; du reste, c’est une belle maison, fort bien tenue et presque toute neuve, comme monsieur peut se donner la peine de le voir, dans la cour.
En disant cela, Lamarre ouvrait la porte de sa loge, comme pour dire au jeune homme: venez avec moi dans la cour; vous vous assurerez par vous-même que les murs intérieurs de la maison ont été nouvellement blanchis. Mais ce n’était pas là l’affaire de Gustave. Il fit comprendre au portier que la maison le touchait moins que les locataires, et que parmi ces locataires une seule famille occupait sa pensée.