—Mais, maman, si je sortais seulement une ou deux fois par semaine, avec mademoiselle Agathe, demande Louise en rougissant, quel mal y aurait-il à cela?
A cette question que sa fille hasarde quelquefois, madame Drouart fait éternellement la même réponse: Agathe n’est pas ici pour perdre son temps à se promener avec toi; elle a bien assez des fatigues que lui donne notre ménage.
Bientôt Louise cesse d’importuner sa mère pour sortir; elle sent que c’est un parti pris d’avance. Elle se dit malheureuse et accuse madame Drouart d’injustice. Une pâle tristesse remplace les couleurs animées de son teint; elle mange à peine, elle pleure souvent; lorsque sa mère veut l’embrasser, elle détourne la tête.
Madame Drouart, forte des devoirs que lui impose l’amour maternel, persuadée que les précautions dont elle use doivent tourner à l’avantage de sa fille, se raidit contre la douleur de Louise et laisse au temps le soin de la calmer.
Louise, à son tour, convaincue que sa mère la traite moins en fille qu’en esclave, aigrie par la solitude où on la condamne, tourmentée par les secrets de son cœur, n’ayant personne à qui les confier, ne trouvant autour d’elle que privations et sujets d’ennui, assurée en outre que sa mère est injuste, cruelle même à son égard, Louise désire plus que jamais de revoir Gustave.
Durant la semaine entière qui a précédé l’entrée de mademoiselle Agathe, Louise, à peu près libre de son temps, s’est rencontrée parfois au dehors avec Gustave; elle lui a constamment parlé avec froideur, quoiqu’elle sût bien que leurs entrevues allaient cesser. Mais, par la réserve de son maintien, elle espérait le contraindre à déclarer ses intentions, à les faire connaître à sa mère. Elle pensait que, jusqu’à l’entier aplanissement des obstacles secrets qui s’opposent encore à une demande formelle en mariage, il lui serait possible du moins d’apercevoir Gustave par la fenêtre; et voilà que maintenant elle ignore si Gustave n’a pas été découragé par sa froideur; voilà qu’elle ne peut plus même lui faire signe des yeux qu’elle l’aime et qu’elle l’attend! elle s’en désole.
Cependant madame Drouart commence à prendre de l’inquiétude: Louise l’a devinée. La pauvre mère s’en est aperçue à quelques demi-mots dits d’un ton brusque par sa fille. Une petite pierre, lancée contre les vitres, et venue on ne sait d’où, lui a suggéré des observations auxquelles Louise a répondu avec humeur: «Pourquoi ne fait-on pas boucher les fenêtres? on n’aurait plus rien à craindre!»
A l’occasion de cette petite scène, madame Drouart a changé son plan de conduite; elle veut chasser de l’esprit de sa fille toute pensée de méfiance; elle ne veut pas avoir paru douter que Louise pût se bien conduire, à moins d’être surveillée de près. Les conséquence de ce doute sur le cœur de sa fille l’effraient; elle donnera à Louise toute liberté d’agir ce jour-là. Alors, se dit-elle, la malheureuse enfant ne croira plus que je la force à rester près de moi, parce que je ne n’ai pas de confiance en elle. Si, après l’aventure de tout à l’heure, si, malgré cette pierre lancée aux vitres, je lui permets de sortir seule, si je l’envoie faire quelque course dans le voisinage, elle n’aura plus de motif pour soupçonner mes craintes; son pauvre cœur en prendra quelque repos.
D’ailleurs, continua madame Drouart pensive, n’est-il pas possible que cette pierre tombée du toit, ait été poussée jusqu’ici par le vent; et si c’est le vent qui nous l’a envoyée, qu’ai-je à redouter? Après tout, ce jeune homme ne doit-il pas être las de chercher Louise dans les rues, et cela depuis quinze jours, sans la rencontrer nulle part? Devine-t-il que Louise va descendre à l’instant même, et se tient-il à notre porte exprès pour la voir et lui parler?
Heureuse d’avoir trouvé dans ces réflexions un prétexte pour dissiper les ennuis de sa fille, madame Drouart se disposait à envoyer Louise en course, lorsque mademoiselle Agathe, qui elle-même venait de la rue, rentra, et dit qu’un jeune homme (dont elle oublia de dépeindre le physique et le costume) avait été surpris par elle, jetant de petites pierres aux vitres de la maison. Elle ajouta que ces mêmes petites pierres étaient enveloppées dans un billet.