Madame Drouart convint en effet d’avoir entendu citer ces deux noms par sa fille, mais sans y attacher la moindre importance. Puis elle ajouta:

—C’est le fils d’un agent de change, ou d’un banquier, dis-tu? Malheureuse enfant, et comment peux-tu croire qu’un jeune homme riche, comme doit l’être ce monsieur Gustave, songe sérieusement à t’épouser, toi sans fortune et presque sans famille? Va, ma Louise, lorsque ma tendresse s’alarme, sois persuadée que ce n’est pas sans raison. A ton âge, on se nourrit le cœur d’illusions: on ne sait pas combien de jeunes gens riches se plaisent à tourner la tête d’une faible fille pour occuper un temps dont ils ne savent que faire; combien d’autres peuvent aimer sincèrement qui cependant ne songent pas à prendre pour femmes les jeunes folles qu’ils aiment.

Louise s’agitait sur sa chaise.

Madame Drouart recueillit ses forces pour donner à sa voix, comme à sa figure, l’expression de dignité calme qu’elle jugeait propre à faire quelque effet sur sa fille. Elle lui traça un effrayant tableau des misères auxquelles l’amour expose leur sexe; elle présenta les hommes, surtout les jeunes gens des grandes villes, comme capables de fouler aux pieds tous les devoirs, toutes les vertus, pour satisfaire un caprice, pour prendre un plaisir d’une minute; elle les montra lâches, cruels, se vantant des malheurs d’une faible femme, ainsi qu’ils se vanteraient d’une bonne action; mettant toute leur joie, tout leur orgueil à perdre la jeune fille qui leur a donné son cœur.

Louise entendit ces paroles avec une visible impatience. Elle n’ignorait pas pour quelle raison sa mère lui tenait ce langage; et plus madame Drouart chargeait le tableau pour le lui rendre odieux, plus Louise se disait tristement: Elle me parle ainsi parce qu’elle ne veut pas que je l’aime!

Madame Drouart quitta les généralités pour s’attaquer de nouveau et spécialement à Gustave.—Quel est ce jeune homme? demanda-t-elle. Fils d’un banquier, qu’importe? S’il avait des vues honorables, à qui se serait-il adressé d’abord, à toi ou à ta mère?... Il est rare, bien rare, ma fille, qu’un honnête homme écrive secrètement à celle qu’il veut épouser. D’ailleurs, ces lettres, tu en es convenue, sa cousine te les remettait en riant. Elle savait donc, cette cousine, que, pour M. Gustave, une lettre d’amour était chose peu importante et que toi tu ne devais pas prendre au sérieux... Et puis, c’est le hasard, m’as-tu dit encore, qui a renouvelé votre connaissance; tu l’as rencontré au milieu de la rue un mois après ta sortie de la maison royale?... je le veux bien. Mais lorsque le hasard te l’a fait retrouver, pensait-il à toi, et venait-il chez ta mère? Non, sans doute.

—Il ne pouvait pas deviner où nous demeurons, d’autant mieux que Constance est partie pour la Suisse avec sa famille. Autrement il lui aurait demandé de mes nouvelles: il me l’a dit. Il a été assez contrarié du départ de Constance!...

—Soit, mon enfant; mais qu’est-ce que cela prouve? Sa conduite dit-elle qu’il ait des vues honnêtes? Avant même de savoir où tu avais connu ce Gustave, je me défiais de ses desseins: car, je te le répète, un galant homme qui recherche une demoiselle en mariage n’agit pas comme je l’ai vu faire. Depuis que je sais comment tu l’as connu, après tes aveux de tout ce qui s’est passé entre vous, je suis bien loin de changer d’opinion sur son compte. Encore une fois, s’il n’a que des projets honorables, à qui doit-il parler? à ta mère ou à toi?

—Tu me grondes! reprit Louise. Et c’est justement ce que je lui ai dit: Monsieur, allez trouver maman.

—Tu as bien fait, ma fille; mais est-il venu me parler? l’ai-je vu? Non, certes; il s’en donnerait de garde.