—Tu es donc bien heureuse? dit madame Drouart. Répète-moi cela, ma fille, répète-le-moi que tu es heureuse...
—Je t’assure que je le suis, ma bonne mère, murmura Louise avec effort. C’est plutôt toi qui souffres, qui es malheureuse....
—Oh! non, ma fille, non, je ne souffre pas, rien ne m’afflige.... Au contraire, comme toi je suis heureuse, bien heureuse, soupira madame Drouart, d’une voix étouffée.
Et toutes deux, malgré elles, n’en pouvant plus, les pauvres femmes, elles se jetèrent dans les bras l’une de l’autre et se prirent à pleurer.
CHAPITRE II.
Il est deux heures de l’après-midi. Trois jeunes gens, étendus plutôt qu’assis sur leurs chaises, se laissent nonchalamment aller aux caprices d’une joyeuse humeur. L’un parle duel et il rit; l’autre parle religion et il rit; l’autre parle mariage et il rit plus fort que ses deux convives.
Tous trois ils viennent d’achever, au café de Paris, le premier repas du jour, le déjeûner paresseux que nous commençons à peine à l’heure où avaient dîné nos pères.
Sur la table à moitié dégarnie, on voit quelques bouteilles vides, quelques débris de dessert, un porc-épic armé de cure-dents et trois verres où les perles du champagne brillent encore.
C’est l’instant favorable aux folles confidences. Alfred jure ses grands dieux qu’il tuera le mari de sa maîtresse; Eugène dit qu’à la place d’Alfred il pourrait, lui, sans crainte de se battre jamais, prendre à témoin de son duel les grands dieux comme les petits, car il ne croit ni aux uns ni aux autres. Gustave approuve d’un «très-bien!» l’athéïsme d’Eugène, puis, tout en félicitant Alfred sur le choix de ses amours, il se moque des maris, il insulte à la vertu des femmes, et déclare, d’un ton moitié railleur et moitié grave, qu’après de longues recherches, ce qu’il a trouvé de plus solide et de plus agréable sous le ciel, c’est le vin de champagne et le célibat.
A cette boutade, Eugène se lève en riant et dit: Garçon, le journal des célibataires!