—Qui vous rendit père à son insu? ceci est fort.

—C’est comme cela, docteur; je vous donnerai quelque jour aussi l’explication de cette énigme. Comme je vous le disais, sortant de table et, je crois même, la tête un peu échauffée de vin de Champagne, j’étais occupé à chercher une grisette à travers les rues qui avoisinent le quartier Saint-Denis, lorsque par hasard, tout à coup, je rencontre Louise, ma jeune coquette de la pension: elle me reconnaît, je lui parle. A son costume, je juge qu’elle n’est pas riche; à son langage, qu’elle est encore innocente. Je lui rappelle nos amours, je lui fais des contes, je lui persuade que je suis fou d’elle. Je ne vous assure pas que mon projet fût d’en faire l’héroïne de ma fantaisie de garçon: c’est peut-être cela, c’est peut-être autre chose; je n’ai pas encore eu le temps de m’en rendre bien compte. Quoi qu’il en soit, je lui montre une passion si grande, je la poursuis tellement de mes soupirs, qu’elle consent à me donner un rendez-vous: Nous voilà sur le pied de gens qui s’adorent. Mais le malheur veut qu’elle ait une mère, qu’elle ne puisse sortir que rarement, que bientôt elle ne puisse plus sortir du tout, surveillée par la maman qui a deviné l’intrigue: je me pique au jeu, et à force de m’occuper de cette petite, de la voir à la dérobée, de lui écrire, je commence à devenir....

—Amoureux d’elle?

—Non, mais quelque chose d’approchant. Alors mes idées prennent une forme plus précise, je sais ce que je veux: la dédommager de la captivité qu’elle endure à cause de moi, la rendre heureuse et en faire sérieusement ma maîtresse.

—Rien de plus naturel, dit le docteur.

—Oui, mais écoutez; voici qui l’est moins, ajouta Gustave. Est-ce qu’elle ne se persuade pas que j’ai envie de l’épouser?.. Je n’ose lui dire que son imagination l’abuse, qu’elle s’aveugle: c’eût été tout perdre. Je prends des détours, j’esquive l’explication à l’aide de mille prétextes. Enfin, voyant qu’elle s’entête à me croire assez fou pour l’épouser, convaincu que je n’obtiendrais rien que par devant monsieur le maire, j’allais franchement la planter là, lorsque, par un enchaînement d’événemens déplorables, un rendez-vous, le dernier que je me promettais d’avoir avec elle, la jette, malgré moi, malgré elle, dans cette chambre où j’aurais désiré qu’elle ne vînt jamais, à moins d’y entrer volontairement et avec le titre de ma maîtresse. Car, voyez-vous, docteur, moi, c’est par horreur de toute espèce de tourment, d’esclavage, que je ne me marie pas. Je ne veux dans l’amour qu’une liaison amusante, légère; pour maîtresse, je ne veux qu’une femme libre, aussi facile à quitter qu’elle a été facile à prendre.

—Mais, encore une fois, comment se trouve-t-elle chez vous? demanda le docteur.

—C’est arrivé le plus malheureusement du monde: sa mère était sortie...

Le bruit, quoique timide, de la porte d’entrée qui s’ouvrait, empêcha Gustave de continuer sa phrase. Il s’arrêta pour écouter, et reconnaissant les pas de madame Lefebvre, il courut au devant d’elle. Le docteur Thévenot le suivit de près.

Madame Lefebvre, ainsi qu’on a pu s’en douter, était une de ces femmes accommodantes qui se prêtent à tout faire, pourvu qu’on les paie. Elle avait sa chambre en ville, chambre à elle, meublée fort proprement, qu’elle quittait toutes les fois qu’on réclamait ses soins dans quelque maison riche ou pauvre, pour une heure comme pour huit jours, pour un mois comme pour six; là garde-malade, ici entremetteuse d’amour, là cuisinière, ici femme de chambre, madame Lefebvre occupait, à divers intervalles, ce dernier emploi auprès des maîtresses que Gustave logeait rue Montmartre pour les aimer, cinq ou six semaines plus ou moins.