—Qu’importe à votre père, disait-elle, que vous m’épousiez avant ou après mes couches? je n’en aurai pas moins été votre maîtresse, et je n’en deviendrai pas moins votre femme. Qu’attend-il donc, votre père? que je sois accouchée? Mais ma grossesse ne devrait-elle pas être une raison suffisante pour hâter notre union? N’êtes-vous pas le père de mon enfant; et, puisque nous devons être époux, convient-il que notre enfant naisse hors mariage? Ce sera donc un enfant illégitime? Mais c’est affreux à penser cela, monsieur! Votre père veut mon malheur, et il me méprise, j’en suis sûre... Vous m’assurez que non, mais prouvez-moi le contraire en m’apportant un consentement écrit de sa main, quelque chose, une parole de lui qui me rende le calme, si vous ne voulez pas que je meure d’inquiétude et de honte.

Gustave, obsédé par ces cris qui se renouvelaient chaque jour, imagina de se faire écrire une lettre par un oncle supposé, lequel oncle lui disait:

«J’ai vu ton père, je lui ai parlé de toi, de ta Louise et de ton enfant. Il est tout disposé à donner son consentement, pourvu qu’on lui fournisse la preuve irrécusable de ta paternité; c’est-à-dire qu’il veut voir ton enfant. A l’aspect de son petit-fils ou de sa petite-fille, le bonhomme s’attendrira, pleurera, et tout sera fini: vous vous épouserez, toi et ta Louise.»

Cette lettre parut faire quelque impression sur le cœur de Louise; elle se résigna de nouveau. Gustave pensa que c’étaient encore quelques mois de gagnés; il s’applaudit de son stratagème.

Cependant la tristesse et la mauvaise humeur de Louise croissaient à mesure que l’heure de sa délivrance approchait. Il y avait certaines époques du mois, certains momens de la journée où elle tombait soit dans le plus profond abattement, soit dans une exaltation d’idées telle qu’on aurait pu croire son cerveau malade.

Alors Gustave lui-même s’abandonnait au désespoir.—Que je suis malheureux! docteur, disait-il quelquefois à Thévenot: une patience de saint n’y résisterait pas. Le croiriez-vous? tantôt elle a l’affreux courage de m’accuser de la mort de sa mère, tantôt elle m’accuse de vouloir la faire mourir de chagrin elle-même, pour me débarrasser tout ensemble et d’elle et de son enfant, qui m’importunent, à ce qu’elle dit. Cette femme a un caractère affreux. Si elle n’était pas enceinte, il y a long-temps que je l’aurais quittée, je vous jure! Tous les jours, ce sont de nouvelles scènes plus fatigantes les unes que les autres. Elle veut, elle ne veut plus; elle me demande pardon, et elle m’insulte; elle dédaigne ce qu’elle désirait tout à l’heure, elle désire ce qu’elle repoussait une minute auparavant... Ma vie est un enfer. Vous le comprendrez mieux quand je vous aurai dit que je ne veux pas la quitter, et que pourtant je la déteste.

Thévenot cherchait à calmer Gustave en excusant Louise. Il attribuait, avec une apparence de raison, l’âpreté, l’irrégularité du caractère de Louise à une cause tout accidentelle: sa grossesse. Le docteur assurait que chez certaines femmes la gestation amène l’irritabilité d’humeur dont Louise donnait de si fréquentes et de si déplorables preuves. Mais Gustave paraissait peu touché de cette excuse toute médicale. Malheureux par l’effet, que lui importait la cause? Il est rare que l’excès de la souffrance ne nous rende pas injustes envers les personnes par qui nous souffrons. Quoi que pût dire le docteur, Gustave resta convaincu que Louise le tourmentait par déraison, par calcul, ou par méchanceté.

Un matin où il trouva Louise qui pleurait abondamment, il demanda quelle raison elle avait pour pleurer encore. Elle le laissa l’interroger long-temps avant de répondre: enfin elle dit que, le docteur lui ayant recommandé la promenade comme un exercice salutaire à sa grossesse, il était bien cruel que Gustave ne l’emmenât jamais au dehors.

—Mais c’est vous qui ne voulez pas sortir avec moi, répondit Gustave. Je vous en ai fait la proposition une fois, et..

—Oui, une fois, répliqua Louise, et vous ne me l’avez plus faite depuis. Vous seriez honteux que vos amis vous rencontrassent avec une femme...