Il était vrai que Gustave ne se souciait pas trop de promener à travers les rues de Paris une femme enceinte; mais, malgré cette répugnance, et pour en cacher le motif, il s’offrit immédiatement à conduire Louise en quelque lieu qu’elle eût dessein d’aller, se promettant tout bas de lui faire prendre une voiture au bout de vingt-cinq pas de chemin. Louise s’habilla, comme pour éprouver si Gustave était de bonne foi dans sa résolution; puis, quand elle fut prête, et qu’elle le vit lui-même disposé à sortir, elle refusa la promenade, sous prétexte qu’elle ne pouvait se montrer enceinte dans la rue, au bras d’un homme qui n’était pas son mari.
Ces caprices, ou d’autres semblables, qui se succédaient en changeant de forme et de but à toute heure de la journée, excitaient au dernier point, comme on le pense, les passions violentes de Gustave. Dans un moment d’exaspération, il s’oublia jusqu’à porter la main sur Louise. Ce fut une scène horrible. Louise cria de toutes ses forces, disant que Gustave la frappait pour tuer son enfant. Tel fut son délire, qu’elle ouvrit la fenêtre pour appeler au secours.
Gustave s’enfuit ainsi qu’un criminel. Une semaine tout entière, il se tint éloigné de Louise, qui cependant se désespérait de son absence. Elle lui envoya plusieurs lettres par madame Lefebvre, le menaçant, s’il ne revenait pas, d’aller implorer la protection même de M. Charrière. Dans ces lettres, Louise laissait éclater autant de colère que d’amour. Toutefois elle offrait de pardonner, non comme femme, mais comme mère. «Venez, lui écrivait-elle: j’oublie mon outrage pour ne me rappeler que mes devoirs. Je hais, je méprise l’homme qui m’a frappée, mais j’aime et je veux voir le père de mon enfant.»
Gustave revint. Il est inutile de dire que Louise, qui l’aimait avec passion, s’efforça néanmoins de lui montrer de la froideur. Lui, qui avait cessé de l’aimer, l’accueillit plus froidement encore. Jusque-là il s’était fait violence pour passer une heure ou deux de la journée, et parfois même la nuit entière avec Louise: dès lors il ne vint plus que de loin en loin, une ou deux fois par semaine, et ses nuits, Louise les passa toute seule.
CHAPITRE IX.
Aux ennuis de la solitude, aux chagrins de l’abandon, se joignirent bientôt les tourmens affreux de la jalousie. Louise ne douta point qu’elle n’eût une rivale. Sa pauvre tête faillit à s’égarer. Connaître cette femme, l’aller trouver, lui dire qu’elle est mère, se venger d’elle, devint l’objet de toutes ses pensées et de toutes ses actions.
Lorsque Gustave venait la voir, elle ne lui montrait aucune défiance; mais lorsqu’il la quittait, elle sortait presque en même temps que lui, le guettant de l’œil dans la rue, le suivant d’un pas rapide, malgré la pesanteur de sa grossesse, parlant aux portiers des maisons où il entrait, le poursuivant en voiture lorsque lui-même en prenait une, ne vivant plus enfin que dans l’espoir de savoir le nom et la demeure de la femme pour qui Gustave la négligeait.
Dans toutes ses courses, elle avait fini par découvrir la demeure de M. Charrière. C’était là que Gustave se rendait le plus souvent. Alors son humeur jalouse s’apaisait, mais elle se disait aussi: J’irai trouver son père, si jamais il m’abandonne.