Cet accident ne la désespéra point: au contraire. L’impossibilité d’être secourue doubla son énergie. Sans guide et sans conseil, réduite à ses propres forces, elle se sentit tout autre que si elle eût compté sur une protection étrangère. Elle fut presque contente d’être seule, elle qui, une minute auparavant, s’inquiétait de n’avoir pas d’appui. Je suis mère, se dit-elle, ma fille est à moi: je la prendrai partout où elle sera. Puisqu’on m’a dit que les lois peuvent me la refuser, eh bien! je me passerai des lois. Je sais où est mon enfant, il ne me reste plus qu’à demander mon chemin.
Par malheur pour l’impatiente mère, l’argent nécessaire au voyage lui manquait; et puis, son corps usé de fatigues et de privations avait besoin de forces avant d’entreprendre ce voyage. La nature épuisée lui en fit une impérieuse loi.
Elle resta deux jours entiers sans pouvoir quitter sa petite chambre de la rue des Fossés-Saint-Victor. Outre la faiblesse de son corps, la pénurie d’argent était un empêchement à son départ. Les meubles de sa chambre lui appartenaient; mais ils étaient si rares et si chétifs, qu’à peine un miroitier, son voisin, lui en offrit trente-cinq francs. Avec cette somme, il lui fallait payer le loyer courant et faire sa route. Elle se désespérait.
Enfin, possédée du désir d’aller chercher sa fille, elle vendit à vil prix tout ce qu’elle possédait, paya vingt francs pour trois mois de loyer, pas même échus, et, après avoir demandé à Dieu de ne point l’abandonner, elle se mit en voyage avec quinze francs pour toute fortune.
CHAPITRE III.
Nous ne suivrons pas Louise lieue par lieue, tantôt montant pour quelque menue monnaie sur la voiture d’un maraîcher, tantôt seule, à pied, traînant avec peine ses jambes débiles; quelquefois n’interrompant pas sa route, même la nuit; d’autres fois se couchant sous les hangars ou dans les granges, afin d’économiser le loyer d’un lit d’auberge; avare du peu qu’elle a, car son argent doit servir moins à elle qu’à sa fille, lorsqu’elle sera rentrée dans la possession de cette fille, soit par ruse, soit par force.
Cependant quelle que soit son économie, le petit trésor qu’elle garde pour son enfant diminue de jour en jour. De la barrière Saint-Martin à Landrecies, le chemin est long et coûteux à qui voyage comme elle. Dans les rares villages, dispersés sur sa route, elle a pu trouver nourriture et gîte à bon compte; mais à Senlis, Compiègne, Noyon, Ham, Saint-Quentin, le peu de repos et d’alimens qu’elle a pris lui a été vendu cher... Arrivée à Landrecies, après quatre jours de marche, il lui reste tout au plus quelques francs.
Sa chaussure est usée, ses vêtemens tombent en lambeaux. Elle s’afflige à l’aspect de cette misère que va partager sa fille. Pourtant elle est à Landrecies, cette ville dont elle a demandé tant de fois le chemin aux voituriers, aux piétons des grandes routes; la voilà tout près de son enfant... Dans quelques heures elle la pressera sur ses lèvres... Mais cette pensée, tout heureuse qu’elle est, ne peut la distraire de cette autre pensée: je suis misérable, et quand ma fille aura faim, qu’est-ce que je lui donnerai à manger?