Le soir venait, et Louise, qui n’avait encore osé s’informer à personne du château de Baroy, crut entendre prononcer ce nom par un des hommes qui buvaient et causaient non loin d’elle. Toute son attention se porta sur cet homme: il était debout et semblait prêt à partir.
—Qu’est-ce que c’est, disait-il, qu’un quart de lieue d’ici Baroy? je serai au château avant dix minutes.
Là-dessus, il souhaita le bonsoir à l’aubergiste, et, sa pipe allumée, il s’en alla. Louise, sans tarder davantage, déposa sur la table le prix de sa mesure de bière, et, pressant le pas, elle ne tarda point à rejoindre le vieillard, car c’était un vieil homme, à la mine jaune, aux jambes peu assurées, qui avait l’air maladif et presque aveugle.
Son premier mouvement avait été d’accoster le vieillard, d’entrer en conversation avec lui, mais ensuite la réflexion lui faisant craindre qu’il ne soit un des domestiques du château, elle se tient à distance, de façon à n’être pas même remarquée du bonhomme. Son seul désir pour le moment est de connaître la retraite où Gustave cache sa fille. Avec quelle ardeur elle suit son guide! comme le cœur lui bat vite! comme elle est bien aise de vivre! chaque pas qui la rapproche de son enfant double pour elle le prix de l’existence...
Il lui fallut marcher environ une demi-heure avant de découvrir, non loin devant elle, une grande et belle maison, encaissée entre des prairies et un petit bois. Le sentier qui conduisait à cette espèce de château, descendait en pente douce à travers les pâtures; le bois était derrière la maison, qu’il dominait de toute la hauteur de ses arbres. Un jardin vaste, bien planté, séparait les pâtures du château, où l’on n’arrivait qu’après avoir traversé un ruisseau assez large pour qu’on eût jugé utile d’y jeter un pont formé de deux mauvaises planches.
Louise n’avançait plus qu’avec une extrême circonspection, elle regardait de toutes parts, craintive, heureuse, le cœur ému, le visage inquiet. Elle se levait sur la pointe des pieds, pour chercher au loin si elle n’apercevrait pas sa fille, et bien vite elle se faisait petite, elle se cachait derrière le vieillard, dans la peur d’être aperçue de Gustave...
Ils venaient de quitter les pâtures, nouvellement fauchées, et déjà le bonhomme passait le frêle pont de bois, au bout duquel s’étend le jardin du château.... Louise, debout sur la rive, où les prairies finissent, n’osait ni avancer ni retourner en arrière. Mais tout à coup voilà le vieillard qui vacille et qui tombe; lui porter secours fut un sentiment auquel tout autre céda. Oubliant même les précautions que lui commandait la plus simple prudence, et voyant que ses forces étaient insuffisantes pour tirer le pauvre homme de l’eau, elle se mit à crier, elle appela à son aide.
A ses cris, à ceux du vieillard, quelques personnes accoururent du château. Parmi ces personnes, Louise distingua sa fille, sa chère petite fille, qui se pendait à la main d’un homme, tous deux empressés, hors d’haleine... Ils n’étaient plus qu’à une très-courte distance d’elle, ils allaient assurément la voir et la reconnaître....
La peur d’être reconnue, d’être poursuivie par Gustave ou ses domestiques lui enleva tout son courage de mère.
Elle se glissa le long de la haie des prairies, et, le dos courbé, elle remonta, en fuyant et en pleurant, le chemin qu’elle avait descendu si heureuse tout à l’heure.