CHAPITRE IV.

Louise passait les nuits dans l’auberge de Floyon, et le jour elle se tenait parmi les sentiers qui avoisinent le château. Souvent on la rencontrait au pied du jardin, par-delà le ruisseau, cachée derrière la haie vive; mais, le plus souvent, c’était le petit bois qu’elle choisissait pour centre de ses observations. Protégée par l’épaisseur des arbres, elle pouvait, sans être vue, voir tout ce qui se mouvait autour d’elle. Du haut de la petite montagne boisée elle plongeait sur les environs, et pas un seul habitant du château ne sortait ou ne rentrait qu’elle ne le distinguât parfaitement, qu’elle ne le suivît de l’œil, même un peu loin.

Jusqu’à présent elle n’avait compté comme habitans du château que cinq personnes: sa fille, le vieillard avec qui elle était venue de Floyon, une femme âgée, une femme de trente ans environ, et un homme à peu près du même âge que cette dernière. Gustave n’avait pas encore paru.

Sa fille, la tête ombragée d’un grand chapeau de paille, courait presque tout le jour dans le jardin, mais jamais seule; c’était tantôt la jeune femme, tantôt l’homme de trente ans qui la surveillaient, jouant avec elle ou l’aidant à remuer la terre où elle se plaisait à faire de petites plantations. Louise finit par croire à l’absence de Gustave, et par reconnaître dans cet homme, assez proprement vêtu, celui-là même qui était accouru avec sa fille aux cris du vieillard. Ce soir-là, l’obscurité et la crainte avaient aisément pu lui faire prendre le change. Maintenant elle est certaine de s’être effrayée sans cause: Gustave n’est pas au château.

Pour ne pas éveiller les soupçons, elle n’avait encore osé questionner personne à ce sujet; d’ailleurs, l’aubergiste de Floyon, son hôte, était peu communicatif; rarement se voyaient-ils le soir quand elle rentrait, et rarement aussi le matin quand elle s’en allait, emportant avec elle un peu de pain pour se nourrir dans les champs. Si l’on considère en outre que la peur de laisser lire sur son visage l’objet de ses inquiétudes, le motif de son séjour, la faisait se cacher à l’approche de tout être humain, on concevra facilement l’ignorance où elle resta de la présence ou de l’absence de Gustave.

Le jour où ses seules observations lui montrèrent Gustave absent, elle se sentit hardie, forte; ses yeux éclatèrent d’espérance, son ame grandit de bonheur. Enfin, une porte assurée lui était ouverte pour aller à sa fille et la reprendre! mais ce jour-là aussi, par une fatalité déplorable, il se trouva qu’elle avait épuisé ses ressources pécuniaires. Le jour où elle eut tant de bonheur, elle n’avait plus de pain...

Tout entière à l’idée de reconquérir sa fille, son unique trésor, elle ne songeait à rien moins qu’à sa misère, lorsqu’une circonstance humiliante vint la lui rappeler. Elle s’était glissée timidement dans la cour du château, avec l’intention de demander à quelque domestique si son maître était là, quoiqu’elle fût certaine du contraire; mais cette question devait servir d’excuse à sa démarche. La première personne qu’elle vit fut le compagnon habituel des jeux de sa fille, cet homme que le soir de son arrivée elle prit pour Gustave.

—Le maître du château est-il ici? demanda-t-elle en tremblant.