Une file de lourdes charrettes et de petites voitures d’osier venait rapidement derrière elle, toutes chargées d’hommes, de femmes et d’enfans qui allaient à la ducasse.

Louise, à chaque voiture qui passe, tend les bras en suppliant... Elle veut dire: Emmenez-moi donc aussi! Mais ce muet langage n’est entendu de personne. Qui peut se douter, à voir Louise, la face pâle et les vêtemens usés, qu’elle se rend, comme eux tous, à une fête? Ils lui jettent quelques gâteaux, quelques gros sous, et puis la voiture les emporte au bruit des éclats de rire et des chansons.

Elle croyait être encore bien éloignée d’Étrœung, lorsque l’aiguille d’un clocher, le cri des instrumens de musique, le mouvement moins rapide des voitures, l’apparition de jeunes filles et de jeunes garçons qui dansaient dans une pâture, lui apportèrent l’espérance d’embrasser bientôt sa fille, à la faveur de la confusion et de la joie publique.

CHAPITRE V.

La plupart des villages de Flandre s’allongent des deux côtés d’un grand chemin qui va tout droit l’espace d’une demi-lieue, d’une lieue quelquefois. Chaque maison est plantée entre un petit jardin potager et une prairie; celle-ci derrière, celui-là devant, de façon que vous ne pouvez interroger les habitans du logis sans faire un long détour. C’est un retard continuel pour l’étranger qui, cherchant quelqu’un en ce pays, veut épier les commensaux de chaque maison, les uns après les autres. Cet inconvénient ne compense pas l’avantage de n’avoir à parcourir qu’une seule rue.

Etrœung, bourg plutôt que village, ne présentait pas à l’impatience de Louise le même obstacle. Mais en revanche, la multiplicité de ses rues, toutes fuyant on ne sait où, tantôt dans la vallée, tantôt sur la montagne; ici, cachées sous des haies, là, perdues sous le roc, opposait à ses recherches des empêchemens plus grands peut-être que n’aurait pu le faire la disposition de maisons situées entre jardin et pâture.

Encore, si elle connaissait quelque personne de ce bourg, ou du moins si elle habitait la Flandre depuis un temps plus long, elle saurait que, pendant la ducasse surtout, chaque maison est la sienne, qu’elle peut y entrer librement, s’y asseoir, y manger, y dormir, sans que personne lui dise: Va chercher gîte et nourriture ailleurs! Sa qualité d’étrangère lui ouvre toutes les portes, notamment aujourd’hui, fête patronale. Mais elle ne sait rien de tout cela, et c’est parmi les rues, les places publiques, qu’elle traîne sa misère et son amour.

Pas un recoin du bourg n’a échappé à son inquiétude maternelle. Elle a visité l’église, elle a long-temps attendu sur la pelouse où l’on danse, elle s’est arrêtée devant tous les marchands de jouets d’enfant, dans l’espoir que sa fille passera de ce côté.... elle n’a rien vu.

Un moment elle se frappe de l’idée que ce bourg pourrait n’être pas Etrœung. Elle n’ose interroger les passans, de peur d’exciter leur méfiance.... car elle continue de croire que se dire étrangère, ce serait presque dire son secret. Elle appréhende de prononcer le plus petit mot qui la trahisse, et cependant ne faut-il pas qu’elle sache enfin où est sa fille?

En ce moment un vieil homme cause sur la porte d’un cabaret. Louise a reconnu ce vieillard; c’est son guide de Floyon, le père du jardinier sans doute... Son enfant ne peut être loin; elle s’approche furtivement, regarde à travers les vitres du cabaret: les musiciens accordent leurs violons, les jeunes garçons vont prendre leurs danseuses; on se met en place. Louise pousse un cri... voilà sa fille!