Le bruit des violons a étouffé ce cri de la pauvre mère; mais il lui a semblé que son enfant avait jeté les yeux de son côté et que ses yeux avaient témoigné de la crainte... Elle se souvient alors d’avoir entendu dire à sa fille, dans les Champs-Élysées: Papa, cette femme me fait peur!
—Malheureuse que je suis, pensa Louise, je lui fais peur!...
Cette réflexion la reporta tout entière à la scène des Champs-Élysées, et elle trembla que son enfant ne vînt à retrouver en elle la femme que Gustave avait insultée du nom de folle, qu’il avait fait contenir et presque maltraiter par la main de ses valets...
Un frisson lui courut par tout le corps.
—Oh, s’écria-t-elle, ma fille ne voudra jamais venir avec moi, elle se débattra, elle me repoussera, elle m’appellera folle!...
L’infortunée pleurait en disant: elle m’appellera folle!
—Pourtant, pensa-t-elle, le voyage a dû bien me changer. Je dois être bien changée, surtout depuis mon séjour en Flandre... D’ailleurs, elle ne m’a vue que le soir, à Paris, dans l’ombre; elle ne peut m’avoir reconnue à travers ces vitres, et je serais près d’elle que sans doute elle ne me reconnaîtrait pas non plus... Dieu le veuille!
Elle courut tout proche de là, vers une boutique en plein vent, où elle se rappelait avoir vu tout-à-l’heure de petits miroirs encadrés dans leur bois rouge. Elle en prit un, comme pour s’assurer s’il était bon. En se voyant telle que le malheur et la fatigue l’avaient faite, en se voyant souillée de poussière, les yeux caves, les lèvres flétries, les joues ternes et creuses, elle rejeta le miroir avec épouvante, et elle se dit:—Non, non, elle ne me reconnaîtra pas.... mais hélas! m’aimera-t-elle?... je suis si laide!
La certitude de n’être pas reconnue la contentait moins que ne l’affligeait la perte de sa beauté:—Elle me repoussera, elle ne voudra pas m’embrasser, je lui ferai peur!.. s’écriait la pauvre mère.
Elle ne s’approcha qu’avec crainte du cabaret où n’avait pas encore cessé la danse. Après être demeurée long-temps derrière les vitres à contempler sa fille, sa fille, qui dansait et qui paraissait heureuse; après avoir hésité beaucoup, elle entra, parce que les violons s’étaient tu soudainement, que le tumulte était dans la salle, et que personne ne pouvait faire attention à elle.