On déjeunait. Louise, à qui la vue d’une table bien servie avait rendu des forces, n’osait cependant prendre place à côté de tous ces hommes, de toutes ces femmes, dont pas une seule figure ne lui était connue.
—Asseyez-vous et mangez, répéta le maître de la maison.
Après quoi on cessa de s’occuper d’elle. Surprise de cette hospitalité, qui, pour une Parisienne, tenait presque du roman, Louise hésitait encore, quand ses yeux se portèrent sur le rebord d’un buffet, où on avait abandonné quelques débris de pain et de jambon. Elle se glissa de ce côté, comme une coupable, et tournant le dos à la table, elle usa timidement de la liberté qu’on lui laissait de se nourrir.
Sa provision à peu près faite, elle salua les convives, qui ne la regardèrent pas, et voulut adresser des remerciemens au maître de la maison, qui lui dit sans l’écouter:
—A votre service, tant qu’il vous plaira! c’est encore aujourd’hui et demain fête!
Louise regagna promptement le lieu où elle avait passé la nuit, car elle n’oubliait pas que sa fille et les autres habitans du château de Baroy devaient partir ce jour-là même. Toutefois, comme il était encore matin, elle pensa que leur départ n’était pas si proche qu’ils ne pussent venir faire une promenade sur le pré. Elle quitta donc la route pour pénétrer dans la pâture, où commençaient à paraître quelques musiciens et quelques jeunes filles.
Une demi-heure à peine écoulée, Louise entendit derrière elle le bruit d’une voiture. Elle détourna la tête; quatre personnes étaient dans une petite carriole découverte. Entre ces quatre personnes, elle distingua sa fille. La voiture allait à peine au trot du cheval, mais, à cause de l’avance qu’ils avaient sur Louise, il était à craindre que celle-ci ne pût rejoindre que très-difficilement les voyageurs.
Sans réflexion aucune, sans songer ni à ce que penseraient d’elle les habitans de Baroy, ni aux explications embarrassantes qu’il lui faudrait donner sur un emportement si extraordinaire, Louise, ne voyant qu’une chose, la voiture qui fuyait, qu’une personne, sa fille qui partait sans elle, se mit à courir et à crier tant qu’elle eut d’haleine. La petite carriole n’en allait que plus vite; car l’enfant était effrayé, et la vieille belle-mère, conductrice de l’équipage, fouettait le cheval de toute la vigueur de son bras.
Dans sa douleur, Louise se ressouvint, par miracle, de la petite boucle d’oreille, et, comme s’il eût été possible à sa fille ou à Léocadie de voir luire de loin ce petit bijou d’or, elle le leur tendait en redoublant ses cris.
A la fin, la voiture s’arrêta. Léocadie l’avait exigé, en apparence pour son beau-père qu’ils amenaient malade, mais en réalité pour Louise qui lui faisait compassion.