Louise, sans savoir au juste le sens du mot innocent, devina, à la conduite que tinrent ses hôtes envers elle, qu’ils la regardaient presque comme une insensée; elle en fut contente, parce que cela facilitait l’exécution de ses desseins; mais, d’un autre côté, elle en était attristée, parce que sa fille aurait plus de pitié que d’amour pour elle.

[2] Il n’est pas un village de la Flandre française qui ne compte deux ou trois innocens. Au cou de quelques-uns de ces malheureux pendent des goîtres énormes, tels qu’on en supposait jadis aux cagots des Pyrénées-Occidentales. Du reste, l’attitude immobile de leur face annonce plus de niaiserie que de méchanceté. Le mot innocent (qui ne nuit pas) exprime parfaitement la nature de leur folie. Les habitans ont pour ces êtres imbéciles les mêmes égards que le Valais témoigne à ses crétins, l’Inde à ses mediroub, etc., etc.

La maladie du vieillard ne fit qu’augmenter encore l’intérêt que Louise avait inspiré à ses nouveaux amis. Elle se dévoua entièrement à soigner le vieux malade: sa fille occupait une petite chambre à côté de celle du bon homme. Les habitans du château, qui ne soupçonnaient pas que Louise fût mère, ne pouvaient assez admirer le dévouement de cette pauvre femme, qui, après avoir passé tout le jour dans la chambre du malade, s’obstinait encore à y passer la nuit: ils ne savaient pas que la nuit, Louise allait embrasser sa fille...

Deux motifs s’étaient opposés à ce que Louise effectuât tout de suite les projets d’enlèvement qu’elle avait eus d’abord: le premier, c’était l’absence de Gustave, qui avait dit, en partant, que sans doute il ne reviendrait pas au château avant six mois; le second, c’était sa propre misère, à elle, malheureuse mère, qui vivait de la pitié d’autrui, et qui, une fois hors du château, manquerait de pain pour elle et son enfant, mais surtout pour son enfant. Elle la voyait bien vêtue, bien logée, ayant tout en abondance, et elle ne se sentait pas la force de l’arracher aux aisances de la vie, de lui faire échanger ce bien-être pour les aumônes des passans. D’ailleurs, elle voulait peu à peu se faire aimer de Julie, peu à peu lui faire comprendre qu’elle est sa mère; elle voulait, en outre, ne pas l’emmener avant d’avoir amassé un petit trésor avec quoi elle pût la nourrir quelques mois. Pour les mois, pour les années qui devaient suivre, elle s’en fiait à son amour et à la Providence. Le temps de liberté que lui laisse l’absence de Gustave, Louise l’emploiera à travailler la nuit, à mendier le jour. Ce projet elle lui donnera suite dès que le vieillard sera mieux portant.

L’indisposition du bon homme traîna quinze jours. Louise, redevenant libre de son temps, n’était cependant pas sans craindre l’arrivée subite de Gustave au château, quoiqu’on lui eût dit et répété que le seigneur ne reviendrait pas chercher Julie avant l’hiver; elle redoutait quelque malheur; elle avait peine à se défendre d’un pressentiment funeste. Son esprit ne commença à retrouver un peu de calme que quand Célestin l’eut assurée que Gustave les prévenait toujours de son départ de Paris, soit au moyen d’une lettre, soit par un domestique qui le précédait au château, afin de faire tout disposer pour le recevoir.

Lorsqu’à ces détails favorables pour son repos, se joignit la certitude qu’aucun habitant de Baroy ou des environs ne correspondait avec Gustave, et que par conséquent rien ne pouvait lui donner l’éveil sur l’innocente qui habitait le château, Louise résolut de mettre à exécution ses petits projets de fortune. Elle pria Léocadie de lui fournir du travail.

—Et qu’avez-vous besoin de travailler? lui demanda Léocadie. Vous êtes faible, infirme; restez tranquille. On vous nourrit, vous êtes logée; que voulez-vous de mieux? A quoi bon vous fatiguer? et au surplus, que savez-vous faire?

—Je sais coudre, répondit Louise; donnez-moi le linge de la maison à raccommoder; et pour ma peine, je vous demande...

—Quoi? d’être nourrie? vous l’êtes; logée? vous l’êtes; vêtue? je vous ai déjà dit de choisir dans toutes mes robes.

—Je voudrais de l’argent, répondit Louise.