Un jour, passant à Avesnes, elle découvrit sous une fenêtre le contenant, à peu près vide, d’une liqueur odorante; elle serra la fiole précieusement, et lorsqu’elle fut près d’entrer au château, elle répandit la liqueur sur ses mains, elle en arrosa sa tête, et, ainsi parfumée, elle courut embrasser sa fille. Si au lieu de cette liqueur, la fiole eût contenu du carmin, Louise en aurait coloré à l’instant même ses joues, ses joues que son enfant trouvait laides parce qu’elles étaient pâles et flétries; Louise se serait mis du rouge, car sur toutes choses elle voulait plaire à sa fille..... La pauvre mère eut donné de grand cœur la moitié de sa vie, pour que son enfant lui dît:—Tu es belle!

Malgré tout le soin qu’elle apportait à grossir son petit trésor, sans cesse augmenté par les aumônes, Louise, de temps à autre, en étournait quelques sous pour faire des cadeaux à Julie. Elle lui achetait de ces riens qui causent tant de plaisir aux enfans. C’étaient là de grandes joies pour toutes deux. Lorsque sa quête avait été abondante, Louise arrivait au château fière, heureuse du bonheur qu’elle préparait à sa fille. L’enfant sautait d’aise de voir tous ces futiles présens dont la pauvre femme la comblait une ou deux fois par semaine. Alors elle l’embrassait, et Louise se flattait tout bas d’être aimée. Il est certain que Julie commençait à montrer quelque attachement pour la pauvresse. Elle causait, elle se promenait volontiers avec elle, volontiers même elle la laissait lui baiser les lèvres.

Léocadie, toujours affectueuse pour Louise, toujours disposée à ne rien faire qui pût la chagriner, lui facilitait les occasions d’être seule avec l’enfant, parce que l’innocente ne paraissait vraiment joyeuse que dans ces momens-là. Louise, à qui on donnait la liberté de s’en aller seule avec Julie, jusque dans le petit bois, là où elle cachait son argent au pied d’un arbre, Louise avait donc eu déjà toute possibilité d’emporter sa fille, après lui avoir dit: Je suis ta mère! Mais les raisons qui l’avaient détournée de ce dessein existaient encore en partie: son petit trésor n’était pas suffisant pour les nourrir même pendant un court voyage; Gustave ne devait pas arriver avant quelques mois, et Julie n’était pas assez déshabituée du luxe pour entrer, sans peine, dans la nouvelle existence de leur misère.

Chaque fois qu’on achetait à son enfant quelques vêtemens un peu riches, Louise, avec un gros soupir, disait à Léocadie que parer Julie de toutes ces belles choses, c’était lui donner le goût de la coquetterie, c’était la rendre vaine. Elle ajoutait tristement:

—Pourquoi l’accoutumer à la richesse? on ne sait pas ce qui peut arriver.

Léocadie souriait des observations de l’innocente.

Par une singulière fatalité, la petite fille s’obstinait à faire résonner les touches d’un mauvais piano que Gustave avait fait placer dans la salle basse du château. Le bruit qu’elle tirait de cet instrument lui plaisait sans doute: elle passait des heures entières à promener ses doigts sur le clavier. Louise, à qui la vue de ce piano rendait présente l’histoire de tous ses malheurs, suppliait en vain sa fille de s’occuper plus sérieusement. Elle l’engageait à coudre, elle l’entretenait de Dieu, elle essayait d’attacher sa jeune ame à la lecture de quelques livres de morale. Mais l’enfant détournait la tête avec distraction, et c’était de musique qu’elle parlait. Louise, un jour, emportée par la violence de ses souvenirs, effrayée pour l’avenir de sa fille, brisa les touches du piano. Julie pleura beaucoup: il fallut plusieurs semaines avant qu’elle pardonnât à Louise cette mauvaise action. Quant aux habitans de Baroy, ils disaient:

—Qu’y faire? c’est une innocente.

Ainsi vécut Louise l’espace de quelques mois, son temps partagé entre des occupations diverses, mais qui toutes avaient l’avenir de sa fille pour but: mendier une partie du jour, travailler une partie de la nuit, préparer doucement Julie aux privations de la pauvreté.

Quand elle cessait ou de mendier, ou de travailler, ou de surveiller Julie, elle allait trouver la nourrice et la suppliait de lui redire pour la centième fois, et dans les moindres détails, la vie du premier âge de son enfant.