Alors, Léocadie, pour faire plaisir à l’innocente raconte de nouveau comment Julie lui a été confiée dès le premier mois de sa naissance; comment elle a gardé cet enfant cinq années de suite, Gustave les venant voir toutes deux de loin en loin, à cause des longs voyages qu’il faisait hors de la France. A cela elle ajoute l’expression de sa douleur le jour où Gustave lui reprit Julie. Depuis plus de quinze mois, on n’avait reçu aucune nouvelle du jeune seigneur, non plus que de M. Charrière père, qui, du reste, avait cessé de venir en ce château, la propriété de Gustave, dont la mère était une demoiselle de Baroy. Léocadie n’entendait parler de personne, et elle élevait l’héritière de Baroy comme son propre enfant, lorsque, tout à coup, Gustave arrivant, on ne sait de quel pays, parut un soir au château, et repartit le lendemain au matin avec Julie...
Chaque fois que Léocadie en est là de son récit, elle sanglote, et l’innocente mêle abondamment ses pleurs aux pleurs de la bonne flamande. Après quoi Louise supplie la nourrice de reprendre, pour se consoler, l’histoire heureuse des premières années de son enfant.
On dirait que cette histoire, Louise ne la connaît pas encore. Avec quelle attention elle écoute l’excellente Léocadie! de quelle ame elle la remercie de son amour et de ses soins! de quelles vives caresses elle paie la complaisante nourrice! et pourtant comme elle envie à cette femme le bonheur d’avoir reçu le premier sourire de sa fille!
CHAPITRE VII.
On touchait à la fin de septembre. Tout à coup, le bruit se répandit au château que le seigneur se disposait à venir. L’époque de son arrivée fut fixée par Célestin lui-même du dimanche prochain au dimanche qui devait suivre. Pourquoi le dimanche? sur quelle certitude était fondé le retour si inattendu de Gustave? Personne n’en savait rien; mais on disait: Bien sûr, il arrivera l’autre dimanche.
C’était le mercredi. Louise calcule avec effroi qu’il lui reste à peine douze jours, elle qui comptait encore sur un mois ou deux de sécurité. Cette nouvelle vraie ou fausse lui fait prendre la résolution de ne plus apporter à sa fuite que le retard rigoureusement nécessaire pour y faire consentir sa fille, en lui révélant peu à peu qu’elle est sa mère.
Dans l’intervalle des demi-confidences qu’elle se promet de faire à son enfant, elle a dessein de chercher parmi les bourgs ou villages dont elle n’est pas connue des secours nouveaux et plus abondans sans doute que ceux obtenus jusqu’alors. Elle récapitule ses quêtes à Plouy, à Floyon, au Rétiau, dans tous les lieux environnans, et elle voit qu’elle possède quarante et quelques francs, y compris le paiement de son travail à Baroy. Cette somme lui semble bien misérable pour s’en aller jusqu’à Bordeaux, où est la famille de son père. Ma fille est trop faible et trop jeune, se dit-elle, pour faire la route à pied; il nous faudra prendre des voitures: nous n’arriverons jamais. Mendier ma fille à la main, c’est à quoi je ne pourrais pas me résoudre. Je veux bien mendier pour elle, mais non avec elle..... et puis si, par malheur, les passans des grandes routes n’avaient pitié ni d’elle ni de moi!
Persuadée qu’en tout cas elle trouverait plus de commisération dans les petits villages de la Flandre que sur les chemins qui aboutissent aux grandes villes, Louise se décide à compléter dans les villages un peu éloignés de ses quêtes habituelles la somme dont elle croit avoir besoin pour se rendre à Bordeaux. Une fois là, dans la famille de son père, au milieu de ses amies d’enfance, elle espère d’être sauvée. En disant que je mendie pour nourrir ma fille, pense Louise, ils ne me refuseront pas leurs aumônes, et j’obtiendrai peut-être assez d’argent pour aider à notre voyage.