Célestin n’en voulut rien croire.

—On vous a trompé, ou elle s’est faussement accusée elle-même, dit le brave homme. Nous la connaissons mieux que personne. Je réponds d’elle comme de moi. Partons tout de suite. Je m’en vais la réclamer, et je serai bien malheureux si on ne me la rend pas.

Célestin attela son cheval à la carriole. Léocadie n’osa faire observer à son mari qu’à cinq heures du soir, il était bien tard pour se mettre en route. Julie demandait à être du voyage, mais Léocadie s’y opposa, et Célestin, en compagnie du jeune paysan, lança son cheval au grand trot, malgré les remontrances craintives de sa femme et les profondes ornières d’un étroit chemin qui se prolongeait, de cahot en cahot, l’espace de quatre fortes lieues, jusqu’au but de leur course.

Cependant le jeune paysan racontait en détail l’histoire de l’arrestation de Louise. Lui-même, disait-il, était fils du garde-champêtre; les paysans du village, attendris par les lamentations de la prisonnière, irrités contre son père, l’avaient en quelque sorte forcé, lui fils du garde, à venir à Baroy, afin d’y prendre des informations sur Louise et de la faire relâcher au cas où elle ne serait pas coupable.

Tout extraordinaire, tout invraisemblable que ce fait peut paraître, il n’avait rien que de très-réel. Les habitans du village détestaient le garde, par qui souvent ils étaient saisis et mis à l’amende, pour dégâts commis dans la forêt. En outre, les clameurs de Louise les avaient émus, et ils s’emportaient chaque jour en reproches contre le premier auteur de l’arrestation de cette femme, soit qu’ils crussent à l’innocence de la prisonnière, ou soit qu’ils ne vissent en cette aventure qu’un prétexte pour tourmenter et accabler leur ennemi. A la fin, le garde, qui du reste était bien aise de mettre sa conscience en repos, avait résolu d’envoyer son fils à Baroy.

Il est à croire qu’en toute autre saison, les travaux de la campagne occupant moins de bras, il se fût détaché du village quelque alerte et bon paysan, qui, de lui-même, sur les seuls cris de la prisonnière, fût venu réclamer pour Louise l’aide et le témoignage des gens du château; mais cette fois, les soins de la moisson furent cause qu’aucune personne étrangère à la famille du garde ne voulut dépenser bénévolement toute une journée à courir chercher au loin des protecteurs pour une inconnue, peut-être même pour une voleuse. Les villageois se contentaient donc de menacer, d’injurier le malencontreux garde champêtre. Nous voyons maintenant le résultat de ces injures et de ces menaces.

Mais laissons Célestin et son compagnon presser les pas pénibles du cheval qui traîne la petite carriole, et les devançant d’une heure, recherchons ce que fait Louise.

Elle ignore que le fils du garde est allé parler d’elle à ses bons amis de Baroy; elle a beau demander protection et secours, elle n’attend plus ni l’un ni l’autre. Seule, sur un lit de paille, un morceau de pain noir à ses côtés, privée de sommeil, loin de sa fille, accusée de vol, elle pense avec terreur que le lendemain c’est dimanche, que les gendarmes viendront, qu’ils l’emmèneront à la ville, qu’avant d’être entendue des juges, qu’avant d’obtenir justice, on la gardera prisonnière, un mois, six semaines peut-être; que dans cet intervalle, Gustave peut arriver, découvrir qui elle est, reprendre sa fille, s’enfuir, la laisser seule mourir dans les cachots..... La douleur, la privation de sommeil, l’effroi lui enflamment le cerveau, elle crie à travers la porte de sa prison qu’elle veut faire des révélations importantes et qu’on se hâte d’en prévenir M. le maire.

Rarement, le soir surtout, Louise manquait-elle de curieux (des enfans et des femmes), qui épiaient ses cris au dehors. Elle n’eut pas plus tôt fait entendre le nom du maire, que, avides de connaître ce qu’elle pouvait avoir à lui dire, deux ou trois petits garçons coururent au plus vite chez l’officier municipal.

Celui-ci arriva fort étonné et fort satisfait du rôle important que ses fonctions de mayeur l’appelaient à jouer dans cette affaire. Il jeta sur Louise un regard terrible. Après quoi, l’examinant de près à la lueur de sa lanterne, il la vit si chétive et si malade, que la pitié lui fit oublier sa qualité de magistrat, et il redevint ce que la nature l’avait fait, un simple et honnête cultivateur flamand.