—Excusez-moi, monsieur, je n’ai pas de fille, je n’ai jamais connu M. Charrière, il n’a pas dû m’épouser.... C’est ma pauvre tête qui est malade... N’est-ce pas, Célestin, que je suis folle? C’est bien aisé à voir... Comment voulez-vous que je ne sois pas folle, puisque j’ai perdu mon enfant?
Mais toute disculpation nouvelle devenait inutile. M. le maire partageait déjà l’opinion de Célestin en ce qui touchait la folie apparente de Louise, et l’honnête jardinier avait complétement dissipé les doutes de l’officier municipal, quant au vol. Cette innocente, lui avait-il dit, a pris ce chiffon parce qu’il est à notre Julie, qu’elle aime beaucoup; mais elle le lui aurait rendu, car, depuis plusieurs mois qu’elle habite le château, elle n’a rien volé: tout au contraire, il n’y a pas de jour où elle n’apporte de petits cadeaux à notre demoiselle. Et puis, encore un coup, vous voyez bien que c’est une innocente.
Réclamée par Célestin et disculpée par sa prétendue démence, Louise fut mise à l’instant même en liberté.
Malgré la nuit, qui était fort avancée, Louise voulut partir tout de suite pour le château. Célestin s’y opposa: sa carriole avait versé une fois en venant, et d’ailleurs, le cheval, lui et l’innocente avaient besoin de repos. Ils passèrent la nuit chez M. le maire lui-même, qui leur fit grande fête, et le lendemain, dimanche, sur les six heures du matin, ils reprirent la route du château de Baroy.
CHAPITRE IX.
Tout le long du chemin, Célestin rencontra des campagnards endimanchés, qui s’en allaient les uns à la ville, les autres à la ducasse de quelque bourg ou hameau. Soit qu’il fût connu de plusieurs d’entre ces villageois, soit que l’hospitalité flamande lui commandât de faire monter dans sa carriole les piétons qui le saluaient humblement d’en bas, il ne fit pas même un quart de lieue seul avec Louise. Au reste, quelque envie qu’eût Louise d’être débarrassée de ces importuns compagnons de voyage, sur quoi pouvait-elle encore questionner Célestin? ne lui avait-il pas dit deux et trois fois déjà: Pendant votre absence, il n’est rien arrivé de fâcheux: nous nous sommes tous bien portés, et nous n’avons éprouvé d’autre peine que celle de ne vous pas voir.
Eh bien! c’est à ma fille, pensa Louise que je demanderai ce qu’elle a fait, si elle a été inquiète de moi, si elle m’a pleurée, si elle était malheureuse loin de sa mère!
Dix heures sonnaient, et la carriole entrait dans la cour du château. Après les premières effusions, après que Louise eut jeté de longs baisers tout autour d’elle, à Léocadie, à Célestin, aux deux vieillards, à sa fille, à sa fille surtout, qu’elle étouffait de caresses, on parla de fêter à table le retour de l’innocente. Mais l’impatiente mère, qui était dévorée du désir d’être seule avec son enfant, supplia ses hôtes de lui abandonner Julie pendant quelques minutes. Ils y consentirent tous, même Julie, heureuse qu’elle était de retrouver sa bonne Louise.