—Superbe! madame. Mais n’en parlons plus... ça me fait trop de mal et à vous aussi... Une petite fille charmante, quoi!

—Souriait-elle, madame Lefebvre? demanda Louise, dont la figure était alors un incroyable mélange de douleur et de joie. Ses petits yeux étaient-ils ouverts? Ses cheveux, avez-vous vu ses cheveux?... Et sa petite bouche, madame Lefebvre, ses petites mains?... chère enfant!

La Lefebvre voulut reporter les idées de Louise sur un sujet moins triste, mais Louise s’obstinait à parler de sa fille, à demander surtout en quel lieu elle était enterrée, et pour quelle raison, par quel raffinement de cruauté on l’avait conduite, elle malheureuse mère, sur un tombeau qui n’était pas celui de son enfant.

La Lefebvre, d’abord un peu embarrassée de répondre, finit par assurer Louise que ce malentendu avait pour unique cause la douleur de Gustave; qu’il n’avait pu venir à l’enterrement, tant son désespoir était affreux; et que, elle madame Lefebvre, elle s’en était fiée à sa mémoire qui l’avait égarée aisément au milieu de tous les petits chemins, et de toutes les petites tombes dont est parsemé le Père-Lachaise. Cependant, si vous y tenez beaucoup, madame, ajouta-t-elle, demain, ou un autre jour, je vous conduirai au cimetière, et j’ai tout lieu de croire que nous serons plus heureuses.

Louise accueillit cette proposition avec transport. Elle insista pour emmener tout de suite madame Lefebvre, mais celle-ci, tout en feignant de se rendre à ses vœux, lui dit de l’air le plus triste qu’elle put se donner:

—Je ne demande pas mieux que de vous accompagner, madame, certainement... Mais au bout de six ans, comment voulez-vous que je me rappelle?... Si nous allions nous tromper comme la première fois, je me le reprocherais toute ma vie. Vous concevez? un tombeau où l’on n’a mis ni inscription, ni rien qui le fasse reconnaître..... M. Gustave devait faire graver dessus le nom de votre fille, son âge, le jour où elle est morte, mais M. Gustave est parti si vite... Il était si chagrin, si troublé!..... C’est égal, madame, nous chercherons une petite tombe toute simple, sans nom, et ce sera peut-être celle-là.

Ce mot peut-être, que madame Lefebvre n’avait pas dit sans intention, frappa douloureusement le cœur de Louise. Elle tressaillit d’horreur à la pensée de prier pour la seconde fois sur une tombe étrangère et vide...... Elle vit là un châtiment de Dieu, qui lui refusait la consolation même de pleurer sur les cendres de sa fille. Tout bonheur lui était donc ôté! Après six ans de désordre ou d’illusion, seule, pauvre, flétrie dans son ame et dans sa beauté, au moment où elle demandait au passé quelques ressouvenirs d’amour qui lui fissent oublier le présent, le passé devenait stérile, impitoyable. Elle ne pouvait retrouver le tombeau de son enfant, et sa mère, sa vieille mère dont elle avait causé la mort, avait été jetée dans la fosse commune..... Elle était sans passé, sans présent, sans avenir! D’amis, elle n’en avait plus: les vivans l’avaient abandonnée, et elle ne savait où étaient les morts....

—Adieu, madame Lefebvre, dit Louise, adieu pour toujours!

La Lefebvre essaya de la retenir, de lui faire comprendre que le désespoir ne remédie à rien; mais Louise, sans l’écouter et sans l’entendre, ouvrit violemment la porte et s’enfuit.

Elle achevait de descendre l’escalier, et l’éclat de ses sanglots venait encore frapper l’oreille de madame Lefebvre.